Epouses et concubines
Alors que les liens entre la danse et le cinéma ont toujours été ténus, notamment grâce aux comédies musicales passant de la scène à l'écran (et parfois inversement) avec une certaine aisance, il est souvent rare de voir un film non musical à la base, transposé sur les planches. C'est pourtant le pari relevé par Zang Yimou qui a supervisé l'adaptation chorégraphique de son film Epouses et concubines. A l'occasion de l'ouverture de l'année de la Chine, le ballet a été programmé pendant une semaine au théâtre du Châtelet. FilmDeCulte revient sur cette œuvre quelque peu singulière.
TROUVAILLES SCENOGRAPHIQUES
Une rangée de lanternes chinoises rouges orangées, emblèmes du film de Zang Yimou, s’allument l’une après l’autre, laissant entrevoir un décor d’une grande richesse. Les pas de Songlian glissent sur le lino noir avant qu’elle ne soit enfermée dans le palanquin de son mariage. Le prologue du ballet donne le ton des actes à venir. Décors aux coloris chauds et travaillés sertis de dorures baroques, costumes élégants taillés dans des tissus raffinés dont chaque couleur symbolise un personnage (vert, rouge et jaune pour les trois épouses et bleu pour le corps de ballet), musique traditionnelle émaillée de tambours et de cordes pincées, tous les sens sont en éveil devant la beauté d’un tel spectacle. Légère poudre aux yeux pour masquer et enrober l’intrigue, devenue ici simple toile de fond, cette qualité scénographique regorge d’inventivité accrue au fil des actes. Scène de dispute en ombre chinoise, escapade amoureuse sur fond de représentation théâtrale, danse enlevée sur des tables de mah-jong, lances de mousses peintes de rouge pour signifier la salve d’un peloton d’exécution, enfin neige légère tombant sur un amas de corps dans une cour de prison; la présence du cinéma comme référent est toujours perceptible. Les chorégraphies s’enchevêtrent et se démêlent dans ce précieux univers recomposé, offrant un spectacle visuellement impeccable.
LE CLASSICISME AVANT TOUT
De par son statut d’adaptation pour le Ballet National de Chine (Troupe du Ballet Central), Epouses et concubines se situe dans la plus pure tradition des ballets classiques de la fin du 19ème, début du 20ème siècle. Ce classicisme se retrouve tout d’abord dans la structure même de la pièce. Composée de trois actes encadrés d’un prologue et d’un épilogue, celle-ci met en scène une intrigue amoureuse dramatique (comme avaient pu le faire Le Lac des cygnes ou Gisèle) impliquant une étoile, deux premières danseuses, un prétendant et un corps de ballet. De plus, si les chorégraphies des hommes et de la scène de mah-jong au cours de l’acte II font preuve d’un néoclassicisme cherchant à mélanger des éléments de la tradition classique occidentale à des pas de danse orientale – ce qui n’est pas sans rappeler Le Sacre du printemps de Nijinsky, par sa puissance et sa gestuelle très ancrée dans le sol – les partitions des danseuses sont quant à elles beaucoup plus académiques. Dotées d’une technique irréprochable, les trois jeunes femmes virtuoses excellent dans ce répertoire strict, cherchant sans cesse la performance physique et la grâce absolue, le tout pouvant être résumé par les magnifiques piquets arabesques (voir image ci-contre) qu’elles exécutent comme autant de ponctuations à leurs phrases chorégraphiques. Au final cette danse classique dépasse les frontières des modes, portée par la force d’un dispositif scénique exemplaire.