American Beauty

American Beauty

La sortie d’American Splendor, adaptation réussie d’une bande dessinée autobiographique de Harvey Pekar, permettra au grand public de découvrir une autre facette des comics books, réduits hâtivement à des histoires de super-héros pour adolescents. Sous l’impulsion d’artistes comme Robert Crumb (Fritz the Cat) ou Art Spiegelman (Maus, prix Pulitzer 1992), une nouvelle vague d’auteurs a émergé. Ont envahi les librairies des œuvres plus littéraires, souvent imprégnées de souvenirs personnels. Petit florilège subjectif de quelques titres incontournables.

JIMMY CORRIGAN, THE SMARTEST KID ON EARTH, de Chris Ware

Roman graphique de plus de 380 pages, Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth a reçu le Prix Alph’Art au Festival de la bande dessinée d’Angoulême en 2002. Une récompense amplement méritée pour cette incroyable plongée dans une dynastie de loosers sur trois générations, avec l’essor de l’Amérique en arrière-plan. Dessinateur, scénariste de génie et créateur de la série Acme Novelty Library, Chris Ware brouille nos repères visuels et temporels pour mettre en images les rêves et les pensées de son personnage principal, Jimmy Corrigan, employé de bureau sans ambition. D’une case à l’autre, Jimmy devient un super-héros, séduit la femme qu’il aime, se libère de l’emprise d’une mère encombrante... avant que la réalité, la routine et les problèmes quotidiens ne reprennent leurs droits. Grinçant, douloureux, souvent hilarant, Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth est un choc d’une incroyable créativité, l’égal des romans de Russell Banks et de Paul Auster. Tout simplement du grand art.

BERLIN, LA CITE DES PIERRES, de Jason Lutes

Nos yeux sont d’abord saisis par l’élégance du graphisme. Noir et blanc contrasté, école "ligne claire" précise et appliquée, décors somptueux: Jason Lutes réussit amplement son pari de récréer le Berlin des années 20. Il nous jette au cœur de l’Histoire, à l’heure de la montée inexorable du nazisme et des derniers cendres de la République de Weimar. Premier épisode d’une série en trois tomes, La Cité des pierres ébauche les différentes pièces du puzzle. On découvre Marthe la jeune étudiante aux Beaux Arts qui découvre la capitale allemande en ces temps troublés, Kurt le journaliste d’origine juive qui voit le monde s’effondrer autour de lui, Irwin le collègue de Kurt qui devient un rouge par opposition aux chemises brunes et bien sûr Berlin, personnage à part entière, ville héroïne de la saga déjà investie par des slogans haineux. Au fil des pages, l’étau se resserre et l’on pressent déjà les séparations douloureuses et les drames à venir. Le canadien Jason Lutes réussit là un joli tour de force. Vivement la suite.

LA VIE EST BELLE MALGRE TOUT, de Seth

Si vous aimez les aventures de Monsieur Jean du duo Dupuy et Berberian, vous devez absolument découvrir le travail du canadien Seth, en particulier La Vie est belle malgré tout, son récit le plus autobiographique. Illustrateur pour de nombreux journaux américains (dont le Washington Post), Seth voue un culte aux pionniers oubliés de cet art populaire. Dans La Vie est belle malgré tout, son double de papier part à la recherche de Kalo, un dessinateur inconnu dont le trait assuré a séduit le narrateur. Cette traque insolite permet à Seth d’aborder des thèmes profonds et universels comme la difficulté de vivre prisonnier de ses souvenirs, ou la quête impossible du bonheur quotidien. Le graphisme épuré et monochrome accentue la douce mélancolie de ce petit bijou de la bande dessinée nord-américaine. Vous pouvez aussi vous jeter sans crainte sur Le Commis voyageur du même auteur qui vient juste de paraître en France. Seth continue d’y employer un ton doux-amer, ironique et légèrement dépressif qui rend ses personnages si touchants.

BLACK HOLE, de Charles Burns

Il est difficile d’expliquer en quelques lignes le plaisir et le malaise suscités par la lecture de Black Hole, la série phare de Charles Burns, éditée en français par Delcourt. A mi-chemin entre les films de David Lynch (Twin Peaks, référence évidente) et les récits horrifiques de Stephen King, Black Hole mêle avec une efficacité diabolique, fantastique et psychologie adolescente, en suivant les parcours croisés de Chris et Keith, deux jeunes confrontés à une mystérieuse maladie, sexuellement transmissible: "la crève". Les symptômes de ce fléau – visage tuméfié, organe supplémentaire, appendices divers – contraignent ses victimes à fuir la société. Contaminé par Rob, Chris la fille modèle abandonne les siens pour se réfugier au cœur de la forêt avec son amant. Encore sain, Keith est de plus en plus attiré par Elisa, affublée d’une queue de lézard… Critique évidente de la suprématie du corps physique dans la société américaine actuelle, Black Hole bénéficie de surcroît d’un dessin somptueux en noir et blanc. Surdoué de la mise en page, Charles Burns signe des planches d’une force évocatrice rare, à l’atmosphère douce et dérangeante. Assurément une œuvre majeure.

par Yannick Vély

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