A Kind of Magic
Art cousin du cinéma de par sa vocation et ses méthodes, la magie est par définition une pratique occulte destinée à changer le cours des choses ou le comportement des gens. D'abord associée à la sorcellerie, les prestidigitateurs ont fait d'elle le spectacle de l'illusion. Du feu des bûchers à ceux de Las Vegas, petite histoire de cette pratique ancestrale et de ses maîtres.
SESAME OUVRE-TOI
D'après des objets et dessins datant de 50.000 ans avant J.C., on suppose que dès la préhistoire, certains hommes ont réalisé qu'ils pouvaient tromper leurs semblables, par la parole ou par l'acte. Ces premiers shamans devaient certainement posséder quelques clés de la compréhension de la nature, dont l'exemple le plus parlant est l'action médicinale des plantes. Pour les hommes des cavernes, ces rites magiques ne sont ni plus ni moins que des rites religieux. Les premiers écrits décrivent l'évolution de ces pratiques prétendument surnaturelles, comme le fakirisme (s'allonger sur une planche à clous, marcher sur des braises brûlantes…). La Bible elle-même se fait l'écho de ces phénomènes par le biais de Moïse, qui sépare la mer en deux, change l'eau en vin ou transforme son bâton en serpent. L'Egypte antique, bien sûr, a ses magiciens: on a retrouvé des textes anciens et des illustrations dans des tombeaux décrivant des tours et même un spectacle de magie. La Grèce également pratiquait diverses sortes de magie: l'art "pharmaceutique" des plantes, le pouvoir d'influencer autrui ou le cours des choses, et celui de pénétrer les mystères divins. Evidemment, les magiciens avaient ainsi un certain pouvoir sur la population, et les pharaons utilisaient grâce à eux divers artifices (à base d'ingénierie incroyable pour l'époque) pour assurer leur emprise, comme l'ouverture de lourdes portes ou arrêter une fontaine par un simple mouvement de la main. Parallèlement en Chine, entre 2700 et 2500 avant J.C. naissaient les fameux anneaux chinois.
THERE'S NO SUCH THING AS MAGIC!
Au Moyen-Age, la magie est toujours liée à la religion et se nourrit de l'ignorance des gens. Ceux-ci sont persuadés de l'existence d'une entité supérieure invisible, d'une force mentale à l'action, d'un don de lire et changer l'avenir ou de guérir par la pensée… Pourtant, en 1240, le moine franciscain Roger Bacon essayera de décrire des tours de magie pour en démontrer le processus et démystifier ces pratiques; il tentera par la même occasion de prouver que le Diable n'y est pour rien. Las, l'Eglise y voit un subterfuge pour éloigner les bonnes gens du droit chemin et se met à persécuter n'importe qui soupçonné d'avoir des capacités hors du commun (même si le témoignage est celui d'un simple voisin jaloux). Ainsi, jusqu'au XVIIIe siècle, l'Europe comme l'Amérique des puritains anglais connaissent la fameuse chasse aux sorcières: pseudo-procès et exécutions à tour de bras d'hommes mais surtout de femmes adultères, rousses, épileptiques ou qui souffrent d'une maladie tout simplement inconnue; les filles-mères, les veuves, les guérisseuses, les sages-femmes y passent aussi, ainsi que toute femme dont la vie sexuelle semble trop active ou qui aurait fait un pacte avec le diable. N'importe qui ayant à peu près n'importe quel supposé don est condamné à mort et les magiciens se font alors discrets. Tandis que la France envoie ses sorcières au bûcher, dans la désormais célèbre ville de Salem, près de Boston, on préfère la pendaison ou la noyade. Cependant, parallèlement à l'inquisition, sort en 1584 le premier livre de magie, The Discovery of Witchcraft, signé Reginald Scott, qui propose de différencier illusion et sorcellerie. Il essaye même d'enrayer les superstitions en expliquant les tours de magie; malheureusement les gens pour la plupart ne savent pas lire ou sont trop pauvres pour acheter un livre, et les seuls qui en prennent connaissance sont ceux qui ont tout intérêt à maintenir leur pouvoir sur la population par le biais des croyances surnaturelles.
ARE YOU WATCHING CLOSELY?
D'autres livres sortiront encore sur le sujet en Europe, et la France verra même le terme de ''physique amusante'' apparaître, les magiciens s'auto-proclamant physiciens afin d'échapper aux connotations diabolisantes de la magie. L'évolution de la magie suit pourtant son cours toute seule et les magiciens deviennent plutôt des artistes de rue, des illusionnistes. Jeux de cartes, de dés, de cordes, de pièces, avalage de sabre ou de feu sont au programme. Le dérobage de bourse aussi, un complice du magicien profitant souvent de l'attention des spectateurs pour le tour pour les voler. Les délires de l'inquisition passés, l'art de l'illusion devient même un spectacle. Diverses disciplines émergent de la prestidigitation, comme l'escapologie (s'échapper de chaînes, d'un coffre…), la magie mentale (lire dans les pensées), le pick-pocketisme (subtiliser un objet à un volontaire sans qu'il s'en aperçoive)… et même le cinéma! Les premiers illusionnistes se créent un nom et une fortune en donnant des représentations dans les foires puis privées chez les nobles familles, voire dans les cours d'Europe (comme on peut le voir dans L'Illusionniste). Matthew Buchinger, Isaac Fawkes, Jacob Meyer ou encore Joseph Pinetti sont les premiers magiciens à pouvoir vivre de leur art, donnant des spectacles à travers l'Europe et les Etats-Unis. Les théâtres leur ouvrent leurs portes et entre le XVIIIe et XIXe siècle, les magiciens éclosent un peu partout. Cependant avec la quantité vient aussi la qualité, les charlatans se faisant plus rares, les magiciens acquièrent une certaine réputation et respectabilité, même si toujours teintée de crainte.
A LA BAGUETTE
Un homme aidera la magie à basculer dans le monde moderne: Jean-Eugène Robert Houdin (1805-1871), grâce à sa créativité. Dans le confort des théâtres qui l'accueillent, il invente en effet divers artifices et techniques (trappes, poulies et autres trucs ingénieux tels que ceux décrits dans Le Prestige) pour mettre au point ses illusions, puis ouvre en 1845 à Paris le "Théâtre des soirées fantastiques". Il devient mondialement célèbre et est demandé partout, son théâtre ne désemplissant pas. Les productions de spectacles de magie voient alors leurs budgets grossir et les théâtres fleurir, jusqu'à la naissance des music-halls, dont l'entrée est payante. Les tours évoluent aussi, et l'on se met à découper des femmes ou à attraper des balles de revolver à main nue. De plus, cela favorise l'apparition du close-up: pendant que le magicien prépare sur scène son prochain tour époustouflant, d'autres illusionnistes passent auprès des spectateurs avec des petits tours de pièces, cartes ou foulards. Tandis que le début du XXe siècle voit Harry Houdini devenir une légende de l'art magique avec ses évasions spectaculaires, les praticiens du close-up oeuvrent dans les restaurants ou cabarets et forment des clubs ouverts à tous, rendant la magie plus que jamais accessible, ou du moins en donnant l'illusion. Des boîtes de magie sont offertes à Noël aux petits garçons et des spectacles sont donnés à la télévision. La France crée la Fédération Internationale des Sociétés Magiques, qui regroupe tous les professionnels. Quand David Copperfield fait disparaître la Statue de la Liberté, un échelon supérieur est atteint. Et même si ensuite un magicien masqué dévoila bon nombre de tours à la télévision il y a quelques années, les touristes continuent d'affluer à Las Vegas pour voir le duo allemand Siegfried & Roy, spécialistes des disparitions et réapparitions d'animaux en tous genres. Aujourd'hui, curieusement, à l'heure où les religions sont en perte de vitesse, le mentalisme est la discipline magique à la mode. Les gens n'ont jamais fini de croire en quelque chose…