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WONG KAR-WAI:
FRAGMENTS D'UN DISCOURS AMOUREUX



La voix sidère, le charivari ensorcelle: bon gré mal gré, la locomotive Wong Kar-Wai continue de faire s'entrechoquer les mêmes wagons. Des tréfonds moroses aux couples inconsolables, Wong Kar-Wai fait de l'amour la matière essentielle de ses oeuvres. Aussi minutieuse soit-elle, sa filmographie succinte et luxuriante ressemble plus à une répétition générale qu'à une gravure sclérosée. Chaque film en interpelle un autre, proche ou lointain, remue des troubles similaires, séduit les mêmes choeurs en libérant de nouvelles gammes. "Aimer" se décline avec "oublier" et les souvenirs se conjuguent à tous les temps. Décryptage d'une prison mentale, électrique et lancinante


CONFIDENCE POUR CONFIDENCE

[Echos] Avant les fulgurances formelles, avant le vernis triomphant, il y a une voix discrète, entêtante, éloquente qui émerge du brouhaha et se raconte, inlassablement. La voix off est devenue la signature première de Wong Kar-Wai, son plus précieux ambassadeur, la clé de voûte d'un ingénieux labyrinthe de silhouettes fugitives et d'inconnus téméraires et étonnamment proches. Scénariste de formation, le réalisateur avare d'indications et de confidences spontanées, entre par effraction dans l'intimité de ses personnages, comme la jolie serveuse de Chungking Express s'approprie l'appartement de son client. Ses doubles de papier le mènent par le bout du nez, Wong façonne ses héroïnes au gré des pannes d'inspiration, croque les états d'âme de ses acteurs et leur attribue une voix parallèle. A leur tour, les créatures s'emparent du puzzle, ruminent encore et toujours les mêmes deuils. Dans le premier long métrage de Wong Kar-Wai, As Tears Go By, polar teigneux mais balbutiant, une seule voix irrigue véritablement l'intrigue: celle d'Ah-Ngor (Maggie Cheung), la lointaine parente qui vient s'installer chez Ah-Wah (Andy Lau) et illumine de son innocence un quotidien monocorde. Ces réseaux volatils apparaissent encore timidement dans Nos Années sauvages pour trouver leur paroxysme dans 2046: un écrivain et une valse ininterrompue d'insoumises, dont les voix entremêlées s'intensifient puis se défont silencieusement. L'histoire s'effrite en même temps qu'elle s'écrit.


HARMONIE DU SOIR

[Temps mort] Yuddy séduit Su Li Zhen. Il l'invite à regarder sa montre, religieusement, pendant une minute, puis deux... Chaque minute passée côte à côte est la preuve de leur amour naissant. Le rituel se répète jour après jour. Le jeune homme va rendre visite à Li Zhen, les rougeurs de la veille deviennent signe de reconnaissance, peu à peu la gêne et les bafouillements se muent en délivrance. Depuis Nos Années sauvages, Wong Kar-Wai souligne cette délicieuse et inquiète attente du lendemain. Les retrouvailles, quelles qu'elles soient, sont vécues aussi intensément que les adieux. L'univers du cinéaste hong-kongais repose tout entier sur ce culte de l'apparition. Une rencontre dans l'escalier, un hochement de tête dans la rue, un salut amical sous les néons. In the Mood for Love sublime les dandidements de Maggie Cheung, Les Anges déchus prépare avec vigilance les entrées du tueur (Leon Lai). Un rendez-vous n'est jamais innocent, Faye (Wong) épie toutes les nuits Matricule 633 (Tony Leung Chiu-Wai), He Qiwu (Takeshi Kaneshiro) décide d'aimer la première femme qui entrera dans le bar. Plus qu'ailleurs, la métropole changeante est obnubilée par le temps (en témoignent les incontournables horloges chez WKW) - surtout le temps qui lui fait défaut. Pour exorciser la peur du vide, chacun griffonne un calendrier à la hâte et y appose une date butoire: un anniversaire (Chungking Express), un rendez-vous crucial (Nos Années sauvages).


POUR VIVRE HEUREUX...

[Huis clos] Chow Mo Wan et Su Li Zhen vivent sous le même toit, l'un à côté de l'autre. Ils ont emménagé le même jour, se saluent poliment avant de rejoindre leurs appartements respectifs. Mais leurs deux vies n'entrent en collision que l'instant où ils réalisent qu'ils sont les victimes d'un adultère. La promiscuité est telle que les commérages ne se font pas attendre. Habitué aux espaces confinés, Wong Kar-Wai s'accommode du plus petit écrin et avoue préférer les obstacles aux avenues trop dégagées. L'inspiration naît des contraintes; la claustration, la moiteur, la hantise de l'autre font partie prenante de son univers. La géographie de ses films épouse celle du Hong-Kong interlope: bicoques entassées, marchés grouillants et agora oppressante. L'action de Happy Together s'enlise dans une chambre désordonnée, un chaos domestique à l'image des amants turbulents. Si proches soient-ils, les voisins hésitants d'In the Mood for Love s'imposent une distance insoluble. Chef opérateur attitré, Christopher Doyle prête son appartement pour le tournage de Chungking Express. Idée saugrenue et lumineuse: la maisonnette devient le point de départ d'une irrésitible partie de cache-cache entre Faye (Wong) et son policier distrait (Tony Leung). En son absence, la serveuse s'accapare les lieux et s'immisce dans l'intimité d'un parfait inconnu. Une manière ludique et cocasse de briser la glace sans se mouiller davantage.


PIECES MAITRESSES

[Fétichisme] Monteur, décorateur, costumier, éminence grise assidue, William Chang Suk-Ping, le directeur artistique de Wong Kar-Wai, est sur tous les fronts. En choisissant de tailler les robes de Maggie Cheung dans des tissus désuets achetés à Buenos Aires, il entrevoit déjà le mythe vestimentaire d'In the Mood for Love. Les cols intransigeants, l'échancrure sur la cuisse, le raffinement des couleurs et la souplesse du mouvement. La longiligne Su Li Zhen descend une à une les marches de l'escalier en colimaçon et fait claquer ses talons aiguilles dans le couloir nu d'un hôtel. Wong célèbre la splendeur des courtisanes pour mieux dissimuler leurs fêlures. Femmes-fleurs intimidantes, Su Li Zhen et Bai Ling (2046) souffrent paradoxalement de ne pas être assez regardées. Chez Wong Kar-Wai, la beauté va de pair avec une tristesse indicible, elle n'est ni creuse ni superflue. Et quand la douleur fendille cette carapace, leur fragilité n'en est plus que plus émouvante. Le refuge des amoureux a, quant à lui, tout du capharnaüm glouton. Pas un objet qui ne soit certifié conforme à la charte édictée. Inspiré de Nan Goldin, le recueil de photos réalisé à partir des chutes de tournage de Happy Together dresse un vertigineux journal graphique. Sans surprise, les accessoires de l'appartement de Matricule 633 dans Chungking Express prennent vie sous ses yeux: le savon potelé, les peluches mélancoliques et la serpillère émotive.


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