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LE TRAUMA DU PASSE CHEZ CLINT EASTWOOD - LES TRACES LAISSEES PAR DES ACTES DE VIOLENCE
A l'occasion d'un entretien au sujet de Mystic River, Clint Eastwood déclarait: "J'ai toujours été
fasciné par les victimes, y compris dans mes films d'action, y compris dans l'Inspecteur Harry. Par la façon
dont un incident a pu déterminer le cours de leur existence et les conduire là où ils ont abouti." Retour sur
les représentations de ce thème dans la carrière du réalisateur.
TOUR D'HORIZON
De victime à bourreau, il n'y a qu'un seul pas. C'est autour de ce concept que Clint Eastwood va d'abord orienter son
analyse. Depuis son deuxième film L'Homme des hautes plaines sorti en 1973 jusqu'au Retour de l'inspecteur
Harry, en passant par Josey Wales, hors-la-loi, les victimes sont traversées par un fort désir de vengeance
qui ne sera assouvi qu'une fois leur agresseur tué. Les meurtriers et les violeurs doivent être punis pour les
crimes qu'ils ont commis. Cette idée se retrouve également en filigrane dans La Sanction et Pale Rider.
A partir de 1990, le réalisateur change de perspective et se place du côté du prédateur. Le rapport victime/bourreau
se complexifie, la limite entre les deux s'atténue. Sans dénoncer la violence, il la montre comme un acte profondément
cruel au travers des personnages de John Wilson (Chasseur blanc, cœur noir) et de William Munny
(Impitoyable). Les titres de ces deux films sont d'ailleurs évocateurs du trait de caractère de ces deux
hommes. Victimes d'eux-mêmes, ils sont leurs propres démons.
Le personnage de Butch Haynes dans Un Monde parfait en est un cousin éloigné. Moins cruel, il reste dans la
lignée de ses prédécesseurs. Ce thème de la violence comme élément d'autodestruction se retrouve également dans
Les Pleins pouvoirs et Minuit dans le jardin du bien et du mal, à la seule différence que, dans les
deux cas, le crime est commis de manière "involontaire" mais ne s'en trouve pas pour autant légitimé. En 1999 avec
Jugé Coupable, ce n'est plus seulement l'impact de la violence qui est mis en question, mais également celui
de sa répression. Après un retour à un schéma plus classique de Créances de sang, Clint Eastwood s'est attaqué
au sujet de manière plus frontale que jamais. Mystic River est la synthèse de toutes ces interrogations
soulevées trente ans plus tôt.
ANALYSE DE LA SCENE DE PRISE DE CONSCIENCE DANS IMPITOYABLE
La scène se situe en fin de film, avant l'affrontement final, après que William Munny et le Kid aient tué le dernier
des deux cowboys qui avaient tailladés la prostituée (enjeu de départ du film). Elle s'ouvre sur un plan large des
deux hommes (photo 1) immédiatement suivi par un contre-champ sur une ville au loin, dont s'échappe une silhouette à
cheval s'avançant vers eux (photo 2 - plan qui entrecoupe la scène à plusieurs reprises, montrant l'évolution de
l'avancée du cavalier, et servant de transition aux différentes étapes de la prise de conscience des deux hommes).
En l'espace de quelques secondes Clint Eastwood installe l'action. William Munny et le Kid attendent leur récompense
à l'extérieur de Big Whiskey. Le plan se resserre (photo 3). William Munny scrute la silhouette à l'horizon alors
que le Kid s'interroge. Est-ce que l'homme qui l'accompagne a réellement vécu une partie de sa vie dans cette ambiance
de violence qu'il vient d'expérimenter? Ce questionnement engendre une différenciation entre les deux personnages.
Ils ne sont plus à égalité devant l'acte qu'ils viennent d'accomplir. Alors que l'un était un coutumier du fait,
l'autre le découvre à peine. Pour souligner cette opposition, Clint Eastwood a choisi un montage alterné de plans
moyens des deux protagonistes. William Munny, en légère contre-plongée, le plaçant "au dessus", toujours debout face
à l'horizon (photo 4); le Kid, assis, les jambes de Munny en amorce (photo 5), essayant de se raccrocher au passé de
son aîné pour justifier ses actes. Il vient de tuer un homme désarmé.
Le Kid continue en se confessant à Will. Il n'avait jamais tué personne avant. Les cadres se resserrent de nouveau
sur chacun des deux hommes (photos 6 et 7) devenant plus intimes en accord avec les révélations qui sont faites. Si
William Munny avait déjà anticipé ces aveux, le fait que le Kid passe par cette étape souligne sa prise de
conscience. Il n'est pas un tueur dans l'âme contrairement à ce qu'il voulait faire croire, mais il ne pourra plus
mener la même vie, ni jamais vivre celle dont il aurait rêvé, car son acte criminel pèsera à jamais sur lui. Cette
dernière idée est renforcée par la réplique de William Munny: "En tout cas ce salopard, aujourd'hui, c'est sûr
que tu l'as tué" qui est immédiatement suivie d'un plan serré sur le visage du Kid (photo 8). Le réalisateur
change alors d'axe, montrant en vue subjective le visage de Munny de profil (photo 9). Il détache, pour la première
fois depuis le début de la scène, son regard de l'horizon, pour s'adresser au Kid. Se servant d'un plan (de type
photo 2) sur la cavalière désormais proche des deux hommes, et qui apparaît maintenant comme une vue subjective de
Munny (ce qui sera confirmé dans la scène suivante), Clint Eastwood crée un raccord regard, et revient sur un
contre-champ du visage de Munny en gros plan (photo 10). Le court dialogue qui s'en suit est le plus significatif
du film quant à la question de la répercussion des actes de violence. Après une définition de l'acte meurtrier
("Tuer un homme c'est quelque chose. On lui retire tout ce qu'il a et tout ce qu'il pourrait avoir") Munny
conclue la scène dans une prise de conscience existentialiste. "On a tous un jour ce qu'on
mérite".