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TIRESIA, ALICE AU PAYS...


Parce qu'il donne corps à l'absence, le cinéma est peut-être par essence fantastique. Espace hanté, pays des fantômes et des morts vivants, il interroge le réel du seul fait qu'il le dédouble. Ce n'est pas une catégorie du cinéma mais une utilisation de la machine cinématographique comme manière de questionner le réel, d'en suspendre le sens, de l'inquiéter. Cette ambivalence du réel, qu'en général la science fiction, le fantastique ou la fantaisie systématisent comme pour mieux l'exorciser, en se situant ouvertement dans un autre monde, le fantastique cinématographique la place au cœur même d'une réalité familière. Deux images ne parviennent jamais à coïncider et engendrent ce flottement du réel, toujours sur le bord de s'évanouir pour se révéler autre.


PASSER DE L'AUTRE COTE

Si le film de Bertrand Bonello semble se passer dans des lieux familiers, leur réalité est ambivalente. Le montage et l'agencement des plans en déréalisent la géographie. Ces lieux multiples - pavillon de Terranova, Bois de Boulogne, forêt, campagne - semblent seulement juxtaposés les uns à côtés des autres. Parce qu'ils semblent hermétiques, le passage de l'un à l'autre devient magique. Quand il va chercher Tirésia, Terranova emprunte une route indécise, en arrière-plan, derrière des vitres. Le changement d'angle de vue démultiplie la translation. Le Bois de Boulogne est d'abord une route où déambulent avec lenteur des voitures et des hommes, parsemée de filles dévêtues, riantes et provocantes. Puis le film s'appesantit sur ces filles nues, avant de passer brusquement à l'intérieur de la forêt. Réduite aux ombres de ses arbres, Tirésia y déambule en chantant, ombre parmi les ombres. La forêt est par excellence le lieu magique, l'espace frontière qui mène à l'inconnu. Dans la seconde partie du film, c'est encore dans les bois que Terranova abandonne Tirésia. Et le lieu où il est recueilli n'est pas non plus situé, n'a pas de nom. C'est juste un autre côté de la forêt. Voyager, passer des frontières, tracer un chemin de plus en plus indécis, semble ici le signe d'une transgression de la limite, le passage de la frontière vers un autre monde. C'est dans un ailleurs inconnu, non géographique, que Terranova va chercher Tirésia. Blessée et aveugle, c'est de l'autre côté qu'il l'abandonne et qu'Anna le recueille.


LE MIROIR

Le film de Bonello se construit en parfaite symétrie inversée. Il semble littéralement se déplier en son milieu. Tirésia, dans la première partie, est séquestrée pour être regardée. Femme au sexe d'homme, son identité est indécise. Dans la seconde partie, sa cécité l'enferme en elle-même mais ses dons de voyance la libèrent du même coup de tout regard. Son corps, lui, devient masculin. La vision est intérieure et l'identité sexuelle de Tirésia ne lui importe plus. La pièce close fait place à une maison continuellement ouverte sur l'extérieur. Tirésia était séquestrée, il est désormais recueilli. La première partie baigne dans l'ombre, la seconde dans la lumière claire de l'automne. Terranova fait place à Père François, le personnage du prêtre. L'inversement symétrique permet d'accéder à une dimension parallèle. Tirésia est le lieu du reflet, le miroir: il est le point exact où le réel se déploie.


LE MONSTRE

Dans cette magnifique scène de déambulation dans le Bois de Boulogne, Tirésia erre aux frontières du réel. Errant, spectre, fantôme: Tirésia est tout cela. Son errance, avant d'être géographique, est métaphysique. Autre parce que Brésilien, Tirésia est surtout l'impossible rencontre du même et de l'autre. Les premières images du film en sont la métaphore. La lave en fusion n'est rien d'autre que de la pierre qui coule, le moment où l'unicité de la matière se réalise. Chaleur, feu, nuit, rougeoiement de la lave, éclatement d'une matière lumineuse dessinent aussi l'origine du monde, une construction antérieure à la division. Tirésia est un être mythologique parce qu'il appartient au monde du chaos. Tout entier en prise avec la chair, Tirésia est tout le sexe et possède les mêmes attributs que le tout spirituel, dont il est l'envers, le négatif. Il est l'ange charnel, terrestre et damné. Dans l'une des versions du mythe, Tirésias est fils de la nymphe Chariclô. Son origine est déjà divine. Puni pour avoir surpris Athéna dans sa nudité, la déesse le prive de la vue. Ce que Tirésias a vu et qu'il ne fallait pas voir, c'est la nature du divin, son essence.


Créature mythologique parce qu'il n'appartient pas au monde des humains, il est monstre. Le monstre est toujours synonyme de transgression, de l'abolition des frontières: l'homme devenu femme, la femme construite sur l'homme. Le fantastique prend corps dans la démultiplication, car c'est celle-ci qui brise la cohérence du réel et interroge son statut. Ici, la démultiplication physique de l'identité sexuelle se redouble sur plan extradiégétique: Tirésia est interprété par deux acteurs, d'abord par Clara Choveaux puis par Thiago Telès. L'individu, hanté par son autre sexe, le met au monde littéralement, en devenant physiquement l'autre (Laurent Lucas, lui, interprète deux personnages, Terranova et le Père François, procédé plus courant du cinéma fantastique ou comique). Ce qui menace dans Tirésia, c'est l'identité. Le corps de Tirésia est le lieu même du dédoublement. Lors de son enfermement, son identité se détériore et le processus de transformation se montre. Sur ce visage de femme barbue, que du masculin chercherait à se réapproprier, les identités se superposent et se brouillent, tel un processus chimique, un arrêt sur image entre Docteur Jekyll et Mister Hyde. La transsexualité du personnage est l'expérience concrète du "Je est un autre". Le monstre est par essence une figure du fantastique parce qu'il inaugure l'indécision du réel.


EVAPORATION

Transsexuel, Tirésia était d'abord un écran de projection fantasmatique, livré aux désirs des hommes, de ceux qui déambulent à la lisière du bois, spectateurs-voyeurs de la transgression. C'est de cet espace limite que Terranova, Jason des temps modernes, ramène Tirésia, ombre d'entre les ombres. Et c'est une ombre qu'il aime, expérience cinématographique par excellence. Mais une ombre qui se désagrège sous le regard du spectateur qui voudrait en percer le mystère, l'alchimie. Avant de le libérer, Terranova lui crève les yeux dans une scène d'une extraordinaire violence, tout droit sortie d'un slasher. Tirésia, les yeux troués, a désormais le regard vide des masques. Son identité physique se dissout. Elle ne lui importe plus. Alors il peut être voyant: non plus écran de projection mais plaque photographique, ce par quoi la vérité des autres se révèle. La créature monstrueuse réfléchissait l'ambivalence fondamentale de la réalité. Aveugle, il n'en renvoie plus que la vérité absolue, l'au-delà. Et c'est précisément le rôle de l'œuvre d'art que de mettre au monde l'indécis, que d'ouvrir le réel à son indétermination originelle, que d'y faire naître l'innommable. Elle ne peut être que transgressive, elle ne peut être qu'une "fête désespérée". La fin de Tirésia est tragique: le double de Terranova, Père François le tuera une seconde fois.





 
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