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SPIKE RACISM JOINT


Il y a une dizaine d'années, Spike Lee fit une déclaration qui provoqua un scandale sans précédent dans le milieu du cinéma: "La communauté noire n'a pas inventé le racisme. Les membres de la communauté noire, pour la plupart, en sont des victimes. Et si le racisme devait un jour disparaître aux Etats-Unis, la décision reviendrait aux blancs, qui ont seuls le vrai pouvoir d'arrêter cette folie. Le seul pouvoir dont je dispose, moi, en tant que cinéaste, est de stimuler le dialogue sur le sujet au travers d'œuvres fictionnelles".


FAIRE CE QUI EST JUSTE

Difficile de comprendre aujourd'hui comment cette déclaration pleine de bon sens a pu déclencher un tel tapage... Dès ses débuts en 1986, Spike Lee met les pieds dans le plat avec She's Gotta Have It (Nola Darling n'en fait qu'à sa tête), et s'impose d'entrée comme une exception culturelle, un original. Il embrasse fièrement la cause noire américaine et devient l'une des figures emblématiques du mouvement afro-américain. Avec Do the right thing en 1989, il écorche plus profondément le tabou des violences raciales, en dessinant violemment, et sans concession, les disparités sociales entre les communautés noires et italo-américaines de New York. Comme de coutume, le message du film est déformé par l'intelligentsia journalistique du pays. Spike Lee inciterait à la haine raciale, au rejet de l'autre, ce voisin aux cultures différentes et aux mœurs ridicules et nuisibles... Trois ans avant les émeutes de Los Angeles, Lee s'impose en prophète d'une société changeante, en montrant dans son film un quartier en proie aux flammes de l'intolérance. Il dresse dans un premier temps un portrait-robot stéréotypé des communautés, pour mieux éclater ces idées reçues dans une seconde partie explosive. Bien loin d'être une incitation à la guerre civile et raciale, Do the right thing représente avant tout un réalisme inédit au cinéma, donnant le ton pour des dizaines de films à venir sur le sujet (y compris Les Affranchis de Martin Scorsese l'année suivante, qui lui brisera à son tour le romantisme vieillissant de la trilogie du Parrain). Spike Lee ouvre au 7ème art les portes du réalisme urbain, et embrase les notions encore taboues de diversités ethniques et d'inégalités sociales. Terminé les clichés d'unité citoyenne et les images de carte postale new-yorkaises, il faudra dorénavant aller filmer les problèmes là où ils se terrent. On ne pourra plus désormais feindre l'ignorance ou la surprise.


BLACK PANTHER

Comme Lee dérange, il faut calomnier son nom et ses intentions. On le dit raciste lui-même, un comble. Et pas seulement cela. Il serait également homophobe, colérique, tyrannique... Pour qui a déjà vu Spike Lee s'exprimer en interview, lui qui représente la coolitude incarnée, cela pourrait prêter à sourire. Si Lee revendique son militantisme, il réfute catégoriquement toutes les autres accusations avec colère et indignation. Curieusement, Hollywood présente aujourd'hui Spike Lee comme "l'une des figures les plus marquantes du cinéma contemporain et le plus important cinéaste afro-américain". Etrange renversement d'attitude de la part de ceux qui, longtemps, n'ont vu dans cet homme que le "terroriste extrémiste" ou encore le "symbole de la violence raciale" (tout à l'image de Malcom X en fait, dont Lee réalisa le biopic en 1992). Il est aussi critiqué pour le fait d'avoir une équipe technique entièrement constituée d'afro-américains (ce qui est faux), de ne s'intéresser qu'à des sujets mettant en scène la cause noire (également faux, en témoignent Summer of Sam ou plus récemment La 25e Heure), parfois même d'être tout simplement né afro-américain lui-même... Alors que l'on ne reproche jamais (à juste titre) à Quentin Tarantino les nombreux "nigger" de ses scripts, ou à Martin Scorsese et Paul Thomas Anderson leurs nombreux "fuck", Lee se fait taxer d'homophobe dès qu'un de ses personnages prononce les mots "faggot" et "homos". Alors que l'on ne reproche jamais à Woody Allen de faire le même film depuis trente ans sur un américain juif et névrosé vivant à New York, on ne cesse d'accuser Lee d'extrémisme pro-black, en dépit de la diversité thématique de son œuvre. Pourtant, rien de ce qu'il a fait, dit, ou dépeint dans ses films ne peut être sciemment désigné comme raciste.


WHITE MAN

Lorsqu'on lui demande pourquoi il s'intéresse essentiellement à l'univers black, Spike Lee répond tout simplement que "personne ne prépare mieux la cuisine black que les blacks eux-mêmes". Pour lui, les films sur son univers de prédilection baignent dans les stéréotypes hollywoodiens dès qu'un réalisateur blanc est aux commandes. Les ghettos fourmillent alors inévitablement de drogués accros au crack, la seringue dans le bras et les yeux révulsés, tous portent une arme à la ceinture, tous sont gantés de noir, aiment et chantent le rap, et toutes les filles en bas âge sont fatalement enceintes d'un père qui les a abandonnées, quand elles ne jettent par leur bébé par les fenêtres... A bien regarder les productions sur le sujet, on ne peut que lui donner raison. Lorsque Steven Spielberg met en scène Amistad, l'histoire se focalise très vite sur Matthew McConaughey plus que sur les esclaves. Dans Cry Freedom (Le Cri de la liberté, 1988) de Richard Attenborough, c'est la fidélité par rapport au livre de l'écrivain blanc Donald Woods, par ailleurs scénariste du film, qui est davantage respecté que le véritable intérêt de l'histoire, à savoir l'apartheid! De même, si un afro-américain avait réalisé Glory (Edward Zwick, 1989), il ne se serait probablement pas autant focalisé sur le personnage joué par Matthew Broderick. Dans le récent 8 Mile de Curtis Hanson, le héros est un blanc, seul personnage talentueux du lot, autour duquel gravitent tous les blacks du quartier, en parfaite admiration devant son phrasé. Et que penser du fait que deux blancs de la ville, du FBI qui plus est, viennent proposer leurs droits civiques au peuple noir dans Mississippi Burning d'Alan Parker? Pour Lee, le héros blanc, lorsqu'un réalisateur blanc mène la barque, devient inexorablement le centre d'intérêt du métrage, recouvrant à chaque fois la cause afro-américaine, soigneusement écartée et reléguée à une vulgaire toile de fond historique, un simple prétexte. Bien sûr, il respecte certains de ces réalisateurs blancs et sait reconnaître les réels efforts artistiques entrepris, comme pour le Ali de Michael Mann, les Platoon et L'Enfer du dimanche d'Oliver Stone, ou à moindre échelle le Hurricane Carter de Norman Jewison. Mais il ne cesse d'encourager l'expression de la cause black au travers d'un regard black, et soutient pour cela avec la plus grande vigueur les quelques metteurs en scène de couleur du pays, comme les frères Hugues (Menace II Society), John Singleton (Boyz N the Hood) ou plus récemment le jeune Antoine Fuqua (Training Day).


GUILTY CONSCIENCE

Avec La 25e Heure, son dernier film, Spike Lee n'a pas manqué une fois de plus d'attirer sur lui les foudres des médias. Le personnage principal, Monty Brogan, interprété par le comédien blanc Edward Norton, adresse devant son miroir un "fuck you" intégral à l'ensemble des communautés new-yorkaises, accompagné pour chacune d'entre elles d'une liste acerbe de clichés revendiqués, les réduisant à des caricatures. Que ce soient les Pakistanais des quartiers sud, les Chelsea boys, les italo-américains de chez Scorsese, les Juifs de chez Allen, les Russes de Brighton Beach, les clones de Gordon Gekko (personnage de requin de la bourse rendu célèbre par Michael Douglas dans le Wall Street d'Oliver Stone), les grossistes coréens, les Porto-Ricains, les homosexuels, les religieux, les intégristes, Jésus Christ en personne, Oussama Ben Laden, les blancs de l'Upper East Side, et même les noirs de chez Spike Lee... tous en prennent pour leur grade, tous sont coupables d'être trop Américains, ou trop indolents, trop caricaturaux, trop nombrilistes. Tous sont désignés comme anges exterminateurs d'un monde qui aurait pu être agréable à vivre. Puis Brogan se ravise devant son reflet, après avoir craché son venin sur la ville, et s'aperçoit que tous ses problèmes, il ne les doit qu'à lui-même. Il est le seul responsable de la tournure négative que prend sa vie, inutile de blâmer les autres. L'heure est à la réflexion et à l'humilité. Spike Lee adresse ici un message direct à Washington. Une tirade longue de trois minutes, véritablement resplendissante, qui rappelle celle de Do the right thing, et que beaucoup n'ont peu ou pas apprécié du tout aux Etats-Unis, surtout en cette période politiquement troublée. Et que dire également de la scène où Barry Pepper et Philip Seymour Hoffman contemplent les ruines du World Trade Center par la fenêtre d'un appartement. Hoffman plaint son ami qui file tout droit en prison, lorsque Pepper le reprend sèchement. Pour lui, Brogan est un ami et le restera toujours, mais il reconnaît ses fautes et avoue qu'il mérite de payer pour ses actes. Il préconise la lucidité, ce qui a justement fait défaut à Brogan devant son miroir. Le message est clair. Spike Lee aime profondément son pays, et paye cher, au même titre que tout Américain, les récentes cicatrices de New York. Mais il sait aussi que ces atrocités sont les conséquences d'une politique américaine désastreuse, et s'implique directement au travers d'un message diplomatique puissant. A l'instar de Michael Moore dernièrement avec Bowling for Columbine, Lee expose une opinion contestataire, du jamais vu depuis le couple Redford-Pakula et leurs Hommes du président (1976), et le JFK d'Oliver Stone (1991). Finalement, raciste Spike Lee? Ni plus ni moins que n'importe qui, un citoyen parmi d'autres. Mais un cinéaste avant tout, un grand.





 
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