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LA FIN DE L'INNOCENCE
En tant que cinéaste, Steven Spielberg est né dans les années 70. Elevé aux films de studios des années 40-50, le réalisateur parvient à se frayer un chemin depuis l’université (qu’il ne termine pas) jusque chez Universal, chez qui il signe. Dans un premier temps, il œuvrera sur le petit écran, mettant notamment en scène un épisode de Columbo et plusieurs téléfilms dont le fameux Duel, sorti en salles dans plusieurs pays européens. Il explose à la fin de la décennie avant de continuer sur sa lancée dans les années 80. Il y signera plusieurs bijoux et chefs-d’œuvre (la trilogie Indiana Jones, E.T., Empire du soleil) mais essuiera plusieurs échecs personnels et professionnels: sa relation chaotique avec Amy Irving, les tentatives cinématographiques sérieuses à moitié transformées (La Couleur pourpre) ou bien mésestimées (Empire du soleil)… C’est véritablement dans les années 90 que la carrière de Steven Spielberg va prendre un tournant. Cependant, contrairement à ce que l’on constate encore trop facilement, La Liste de Schindler ne sera pas seule à faire de Spielberg un auteur différent, plus mature, enfin reconnu par tout le monde (ses pairs notamment par le biais des Oscars).
FATHER, WHY HAVE YOU FORSAKEN ME?
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En réalité, l’évolution s’est faite sur plusieurs films, à commencer par Hook, le dernier Spielberg optimiste du début à la fin. L’ouvrage, en apparence une grosse guimauve ciblée pour les plus jeunes, fait figure de gros cirque lourdingue mais recèle une thématique évoquant de manière flagrante le parcours de Steven Spielberg. Le concept voit Peter Pan, le garçon qui ne voulait jamais grandir, devenu adulte. Ayant totalement perdu son âme d’enfant, Peter Banning passe son temps au bureau ou alors au téléphone et néglige sa famille quand il n’engueule pas ses enfants. Lorsqu’ils sont kidnappés par le Capitaine Crochet, Peter doit retourner au Pays Imaginaire afin de les sauver mais, ayant perdu ses pouvoirs, il en est incapable. Il devra réapprendre à se comporter comme un enfant afin de redevenir Peter Pan et combattre le Capitaine Crochet. L’espace d’un instant, ayant retrouvé sa philosophie d’antan, Peter oublie son fils et sa fille. Il était déjà un père absent, à l’instar du patriarche de la famille Spielberg dont le divorce avec la mère de Steven marqua le réalisateur à jamais, donnant naissance à toute une série de figures paternelles absentes, que ce soit dans Rencontres du troisième type, E.T. (où Barry et Elliott n’ont pas de père) ou encore Indiana Jones et la dernière croisade. A présent, il les a carrément oubliés, abandonnés, à l’instar de Roy Neary (Richard Dreyfuss dans Rencontres du troisième type), qui délaisse les siens au profit des extra-terrestres. Bien qu’il ait entamé le processus de réconciliation avec son père dans le troisième volet des aventures d’Indiana Jones, c’est avec Hook que Spielberg va inaugurer la variation à venir de sa thématique paternelle (qui se ressentira donc dans Jurassic Park où Alan Grant, qui déteste les enfants, sera convaincu à l’issue de l’aventure). A la fin du film, Peter se rappelle son fils et sa fille et les sauve avant de quitter le Pays Imaginaire pour le monde réel, où il ne sera plus ce père sans imagination.
STEVEN AU PAYS DES MERVEILLES
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Ils vécurent heureux, etc. Malgré des thèmes intéressants, ceux-ci demeurent dénués de toute subtilité et le film paraît boursouflé. L’œuvre suivante de l’auteur porte en réalité plusieurs similitudes avec le précédent mais le traitement de l’histoire trahira une nouvelle direction que prend le cinéaste à partir de ce film. En effet, Jurassic Park se présente également comme un voyage vers un monde merveilleux. On troque l’île du Pays Imaginaire pour Isla Nublar, territoire choisi par le milliardaire John Hammond pour recréer scientifiquement des dinosaures afin de les exposer au monde entier. D’un pseudo-Disneyland à un autre, Spielberg semble se répéter, seulement cette fois, le parc d’attractions va perdre toute sa superbe lorsque le séjour prend une tournure autrement plus pessimiste. Avant Jurassic Park, le metteur en scène nous avait montré de gentils aliens dans des films parcourus d’une symbolique de l’illumination à caractère religieux (le Mont Sinaï de Rencontres du troisième type, la figure christique d’E.T.), une lutte constante entre le Bien et le Mal (Indiana Jones Vs. Les Nazis ou la secte païenne maléfique du Temple maudit) ou encore un conte de fées dans un Disneyland de luxe (Hook). Jurassic Park, c’est Disneyland qui déraille. L’esthétique du merveilleux qu’a tant favorisée Spielberg depuis 1977 traverse le film dans sa magnifique première heure, concrétisant le rêve de millions de (grands) enfants en ramenant les dinosaures à la vie. C’est alors que Dennis Nedry, informaticien cupide, entreprend de voler des embryons clonés de dinosaures afin de les livrer à la concurrence mais son plan, consistant en partie à désactiver une grande partie des clôtures électrifiées qui enferment les créatures, tourne mal lorsqu’une tempête éclate.
DARK SPIELBERG
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Tel des Prométhée post-modernes, les protagonistes de Jurassic Park sont comme punis pour avoir voulu jouer à Dieu. "La vie trouve toujours un moyen", clame Ian Malcolm (Jeff Goldblum) dans le premier quart du film. Et c’est le cas. C’est d’ailleurs à lui qu’incombe la tâche de mener une nouvelle mission, sur Isla Sorna cette fois, île-sœur de la précédente sur laquelle survivent encore plusieurs espèces de dinosaures. Le Parc Jurassique laisse place à un monde perdu qui donne son titre au film, un havre de paix pour les animaux que viendra déranger l’Homme avant d’être puni une nouvelle fois. Si le personnage de Malcolm était déjà cynique dans le premier épisode, il trouve d’autant plus sa place dans cette suite qui ne cède cette fois que très peu de place à l’émerveillement avant de changer de registre. De plus, sur ce second opus, Spielberg collabore pour la deuxième fois avec Janusz Kaminski, son chef opérateur rencontré pour La Liste de Schindler et qu’il n’a pas quitté depuis (alors qu’il avait l’habitude d’alterner jusqu’alors). Le style visuel de l’œuvre se retrouve donc légèrement transformé par rapport au précédent tome, les scènes en plein jour, même lorsque les personnages sont encore dans leur phase euphorique de découverte, se font plus froides. Quant aux scènes de nuit, elles se font encore plus obscures que dans le premier. Spielberg s’avère également beaucoup plus sadique ici. S’il ne tue toujours pas d’enfant comme il le faisait dans Les Dents de la mer, il prend un malin plaisir à jouer avec ses personnages et avec les nerfs du spectateur. En témoignent le monument de tension qu’est la séquence de la caravane au bord de la falaise, attaquée par deux T-Rex (notamment lorsque Julianne Moore est à deux doigts du vide, retenue par une vitre qui se brise lentement) ainsi que cette scène dans les hautes herbes, réminiscence des Dents de la mer justement, où les raptors éliminent un à un plusieurs membres d’une randonnée.
FIGHT THE POWER ! ! ! !
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On pourrait s’aventurer à voir en ce diptyque une critique des studios. Tout d’abord, le film marque clairement un tournant en ce qui concerne les films de divertissement de Steven Spielberg. Auparavant, il signait Rencontres du troisième type, E.T., la saga Indiana Jones ou encore Hook; après Jurassic Park et Le Monde perdu, il enchaînera entre autres A.I. et Minority Report, deux films de science-fiction qui nous montrent respectivement un monde d'intolérance et un système policier douteux. Clairement plus engagé, le nouveau cinéma de Spielberg continuera sur cette voie avec Le Terminal, inoffensif en apparence, et La Guerre des mondes, marqué par le 11 septembre. On peut donc s’avancer et lire dans Jurassic Park, film du rêve devenu cauchemar, du merveilleux à l'abominable, une analogie entre le parc faillible et le milieu hollywoodien comme usine à rêves utopique, illusoire, à l’instar du parc de John Hammond. La sortie de Jurassic Park en 1993 redonne à Steven Spielberg son statut de maître du monde (après la déception financière Hook, le blockbuster frôle le score faramineux d’E.T., jamais approché par Indiana Jones) et précède également la création de son propre studio, Dreamworks, initialement prévu pour être un refuge pour les réalisateurs. L’auteur devient encore plus indépendant qu’avant et avec le succès de La Liste de Schindler dans d’autres cercles, il devient véritablement tout-puissant. Avec Jurassic Park, Steven Spielberg annonce un changement de ton dans la thématique de ses films, avec La Liste de Schindler, c’est visuellement que la donne va changer, mais ça, c’est une autre histoire…
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