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ROBERTO RODRIGUEZ - CINEMA BOUT DE FICELLE


"Il y a une grande différence entre aimer le cinéma et vouloir en faire son métier. Plein de gens disent: 'Je veux travailler dans le cinéma'. Qu'est-ce que ça veut dire? Le cinéma n'est pas une entité en soi, c'est une industrie qui couvre 800 corps de métiers! Il faut savoir parfaitement ce qu'on a envie de faire et ne pas se laisser bercer par le mythe. Lorsqu'on a une véritable démarche militante, on a beaucoup plus de chance d'y arriver qu'en faisant la FEMIS ou n'importe quelle école. Si vous avez un projet qui vous tient vraiment à cœur, les portes s'ouvrent." Michel Saint Jean, producteur.


WHEN YOU HAVE TO SHOOT, SHOOT, DON'T TALK

Robert Rodriguez l'a compris plus vite que tout le monde. Pour être réalisateur un jour, il faut l'être dès aujourd'hui. Il faut s'en donner les moyens, prendre une caméra et trouver le courage de réaliser l'irréalisable. Sortir et tourner, peu importe quoi. Peu importe le sujet, peu importe la qualité, peu importe l'argent, peu importe les conventions. "Ne sachant pas que c'était impossible, je l'ai fait" aurait-il pu s'écrier. Faire un premier film à 23 ans... Ce n'est pas anodin. François Truffaut, peu avant sa disparition, regrettait que si peu de jeunes gens parviennent à tourner un film avant leurs 35 ans - comme Hitchcock, Chaplin, Vidor, Walsh, Ford, Capra... - et ajoutait que c'était un tort. Il avait eu cette chance lui-même d'y parvenir, et reconnaissait que le principal apport de la Nouvelle Vague, avec le recul, fut sans doute de permettre à de si jeunes réalisateurs de tourner ce qu'ils souhaitaient. C'est un métier de gamin que celui de cinéaste, et ça doit l'être. Robert Rodriguez a justement fêté cette année ses 35 ans - âge auquel plus de 80% des metteurs en scène contemporains n'avaient encore jamais tourné - et a déjà réalisé huit longs métrages. Il a brisé dans la tête de nombreux étudiants de cinéma une barrière symbolique, en réalisant hors du système, et les poches trouées, un long métrage de fiction (El Mariachi) - d'action qui plus est - pour une poignée de dollars. Il a directement fait le lien entre ce rêve utopique de cinéma et le concret des grands studios comme Columbia. Il a créé une passerelle, peu empruntée depuis, mais qui a désormais l'immense mérite d'exister.


PER UN PUGNO DI DOLLARI

"Moins vous demandez d'argent, plus on vous laisse libre. Plus on est libre, meilleur sera le film". C'est sur cette remarque pleine de bon sens et, il faut bien l'avouer, tout à fait quelconque, que Rodriguez s'est construit une réputation et une carrière. Il a fait de ce précepte une détermination liturgique, une profession de foi sans rémission, et a entièrement repensé le concept de réalisation d'un film. De l'écriture du scénario à l'affiche placardée sur les abribus, il contrôle tout, il est le créateur unique de toute chose relative à son film. Despote aimant et concerné par ce qu'il enfante, expérimentateur d'une façon inédite d'appréhender son art, rebelle contre une chaîne de production communément robotisée, il est par définition le strict opposé du tâcheron typique made in Hollywood - l'impérissable Raja Gosnell (Big Mamma, Scooby-Doo), pour prendre un bel exemple, ou encore la longue progéniture des sous-Bay: Dominic Sena, Simon West, etc. Rodriguez ne supporte rien de moins que la flemmardise, la sous-traitance et l'approximatif. Doué aussi bien pour trouver des punchlines percutantes que pour manier la steadycam ou régler les éclairages, il s'est toujours montré généreux envers les étudiants de cinéma qui, comme lui, ont la même soif d'apprendre. Avec une grande attention, il s'est appliqué à transmettre ses recettes de fabrication dans son livre intitulé Rebel Without a Crew, puis, par la suite, dès que l'occasion se présentait, au travers de ses interviews ou des sorties en DVD de ses films.


PER QUALCHE DOLLARO IN PIU

Multiplier ainsi les fonctions sur le plateau ne relève pas d'un pur égocentrisme, mais plutôt d'une vision d'ensemble aiguisée, d'une extrême conscience affûtée de ce qu'impliquent les différentes étapes de création d'un film. Extrêmement bien préparé, il s'explique sur le cumul des postes et la fluidité du tournage: "Je conçois le film avant de le réaliser. En tant que monteur, je sais de quoi j'ai besoin, donc je ne tourne pas de métrage excessif et je ne couvre pas tous les angles inutiles. Toutes les scènes à effets, j'en ai déjà réalisé des versions en images de synthèse pour les montrer à l'équipe. Le script c'est bien, mais ces maquettes montrent à quoi ça va vraiment ressembler. On se rend compte qu'on n'a besoin de construire qu'une partie de telle maquette ou de tel décor". Son labeur dans l'économie aboutit parfois à de pures trouvailles stylistiques, marques de fabrique très reconnaissables de son cinéma, comme la façon hachée qu'il a de concevoir son montage et la durée de ses plans, et le graphisme très bande dessinée qu'il inflige à ses images (son travail en amont, sur story-board et palettes graphiques, lui permet d'élargir la mise en scène jusque dans l'élaboration même de son scénario). Cette prévoyance - excessive pour certains - dans les dépenses quotidiennes, entraîne chez lui une richesse créative et une exultation communicative de filmer de tous les instants. "Dépensez moins, soyez plus créatif. Si vous voulez faire un film à petit budget, il faut refuser de dépenser. Quand on commence à dépenser, on ne peut plus s'arrêter. Il faut trouver des solutions pratiques aux problèmes" conseille-t-il.


EVERYBODY BE COOL - YOU, BE COOL

"De la contrainte acceptée naît la liberté" dit-on - autrement dit, pour se forcer à innover, à préserver son élan concepteur, mais également pour maintenir une unité de style sur l'ensemble du métrage, Rodriguez s'impose en bourreau de travail, esclave de sa propre discipline, en participant activement à toutes les phases de conception (y compris les plus dispensables). Il ne s'autorise aucune facilité, en voici un exemple: "Si vous ne faites pas les choses vous-même, le studio les fera faire par un spécialiste dont les tarifs sont surévalués. Pour réaliser une affiche par exemple, vous allez faire appel à quelqu'un qui doit payer un loyer élevé pour son bureau situé dans un grand immeuble. S'il veut faire un profit et payer tous ses employés, il va me demander 200.000 dollars pour un travail que je peux réaliser chez moi pour rien: j'ai les mêmes ordinateurs que lui et dispose des mêmes applications". Ce qui coûte le plus cher sur un film (en admettant que vous ayez à votre disposition le matériel nécessaire), outre le salaire des comédiens et des techniciens (mais là c'est à vous de rencontrer des gens volontaires), ce sont les bobines de pellicule et le développement. Sur El Mariachi, pour économiser la pellicule, Rodriguez a pratiquement tout filmé en tourné-monté, c'est à dire en procédant au montage directement par le cut de sa caméra. Il filmait l'action d'une traite, ne s'autorisait qu'une seule et unique prise, et raccordait chaque plan qu'il filmait avec le suivant (en pensant à des points de montage, pour raccorder les deux images). Il n'avait donc pour ainsi dire aucune chute de pellicule. Il tournait léger (son dernier film, tourné en HD Cam, témoigne du même symptôme), en équipe très réduite, et prenait donc lui-même la caméra à l'épaule. Pendant qu'il filmait, il changeait de valeur de cadre en zoomant rapidement - à la manière du documentaire ou du reportage -, pour donner l'impression d'avoir plusieurs objectifs. Une fois fini le montage, l'illusion était parfaite.


LE FILM DONT VOUS ETES LE HEROS

Par souci d'échapper au besoin d'argent, il a donc changé le procédé classique de filmage (tourner en premier un plan d'ensemble de sécurité, puis le champ/contre-champ, etc.). Seul point négatif: le tourné-monté force au surdécoupage (plus les plans sont courts mieux ils sont contrôlables), et il reste par la suite tout un apprentissage de la simplicité à acquérir (longs plans-séquences, plans fixes...). Robert Rodriguez est encore un jeune réalisateur qui ne cesse d'apprendre. Nul doute qu'il finira par se débarrasser de certains tics de mise en scène qui, parfois, renvoient son cinéma à un certain amateurisme. En attendant, et à l'heure du numérique, tous les espoirs sont permis pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient débuter une aventure cinématographique. Il suffit de le vouloir? Ce pourrait être aussi simple que ça...





 
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