
DERNIERS REGLAGES
AVANT
L’EXPLOSION
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Néanmoins, Carles ne
perd
pas de vue la sphère politico-médiatique. Pour
Strip-Tease, il suit de l’intérieur des
résultats d’élections, ou dresse le portrait du
chauffeur personnel de Jacques Chirac. L’approche
est
sans concession, les reportages souvent cruels
avec le
milieu politique, ses afféteries et ses
hypocrisies.
Avec souvent, malgré tout, dans un coin de
l’image, en
interlocuteur privilégié ou déclencheur, la
télévision: en amorce, à l’arrière-plan,
parasitant
l’image… Même ainsi, Pierre Carles continue d’en
déranger certains: la rediffusion de Chirac,
ma
femme et moi sera déprogrammée par
Jean-Pierre
Elkabach après les présidentielles de 1996. La
presse,
intriguée, s’interroge et défend Pierre Carles.
L’intéressé ne s’en laisse pas flatter pour
autant et
signe Connivences, un documentaire sur ce
que
Serge Halimi du Monde Diplomatique nomme
"le
journalisme de révérence" (in Les Nouveaux
Chiens de garde, Raison d’Agir). Le film
prend
pour exemple le milieu littéraire et y pointe
ouvertement la tentation du lobbying, au travers
des
politesses jamais désintéressées de Giroud,
Colombani,
BHL et consorts.
Le film suivant,
Juppé, forcément… (1995), réalisé pour
Arte,
creuse la même veine. Disséquant avec brio la
pernicieuse hypocrisie médiatique, créatrice de
non-événements, partiale et inégalitaire, mais
surtout
largement tolérée, le style de Pierre Carles s’y
définit clairement. Dans le détail: écrans noirs
pour
les bancs-titres du générique, entrecoupant un
plan-séquence a priori sans intérêt, de mise en
place,
en petits épisodes burlesques, liés entre eux par
la
continuité de la bande-son. Ou encore goût
prononcé
pour le lapsus, l’image en trop, inattendue et
furtive, et dont l’impact ironique est pensé pour
et
avec le montage (ainsi, plutôt que de montrer
directement un article sur Chaban-Delmas paru
dans
L’Express, Carles filme d’abord, l’espace
d’une
seconde suffisant à faire sourire, la couverture
du
magazine, consacrée à l’astrologie, avant de
s’empresser d’en tourner les pages et de revenir
au
sujet). Et dans le général: dans le prolongement
de
son travail pour Strip-Tease, Carles ne se
montre pas à l’écran, mais laisse en revanche
entendre
sa voix lors des interviews dont les morceaux
choisis
rythment le film. Les choix de prises de vue,
ensuite,
notamment les plans décadrés, de côté, sans souci
esthétique autre que la lisibilité (stabilité
hasardeuse et micros dans le champ ne gênent pas
Pierre Carles et jouent même régulièrement un
rôle de
garants de la transparence du dispositif),
saisissant
à la fois Juppé tenant discours et les
journalistes
buvant ses paroles, plutôt que l’habituel plan
frontal
télévisuel, participent de la réflexion sur les
médias
qu’entend mener le documentaire. Le montage,
savoureux
et terrible, ayant pour fil directeur la
contradiction, deviendra également très vite la
marque
de fabrique immédiatement reconnaissable du
documentariste. Enfin, la caution intellectuelle,
sociologique et sémiologique, achève de faire de
ce
film, certes trop démonstratif et didactique, un
brouillon pour les œuvres à venir.
NI VU NI CONNU,
J’T’EMBROUILLE
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L’œuvre suivante,
justement, sera celle de l’explosion, de la
surexposition. En 1995, à l’occasion de la
Journée de
la Télé, Canal+ donne une carte blanche de
quatorze
minutes à Pierre Carles pour explorer les
rapports
entre télévision, pouvoir et morale. Avec la
complicité de l’écrivain Hector Obalk, Pierre
Carles
s’empare donc d’un petit document vidéo, dont
Le
Canard Enchaîné a révélé l’existence en
septembre
1994, où l’on peut voir Etienne Mougeotte et
François
Léotard, filmés à leur insu, se tutoyer et
discuter
familièrement de divers dossiers politiques et
financiers. Avec ces images "volées",
dévoilant
le secret de polichinelle des connivences et
révérences régulièrement échangées entre
représentants
du pouvoir et plénipotentiaires médiatiques,
Carles va
faire le tour des rédactions (Benyamin, Durand,
De
Virieux, Sinclair, Chancel, etc), avec une même
question: pourquoi les télévisions n’ont-elles
pas
diffusé ces images et mené leur enquête autour du
trafic d’influences qu’elles semblaient dévoiler?
Evidemment rabroué par ses interlocuteurs, Pierre
Carles en tire une grinçante compilation d’un
concert
de mauvaise foi, Pas vu à la télé, que
Canal+
se refuse à diffuser. Qu’à cela ne tienne, Pierre
Carles filme la censure à l’œuvre: ce sera Pas
vu
pas pris, documentaire
work-in-progress,
plébiscité dans les festivals, et qui finira, de
moutures en moutures, par atteindre ses une heure
trente de projection. Nouvellement soutenu par
les
médias, de France Inter à
Libération en
passant par Charlie Hebdo, le film verra
sa
sortie en salles, fin 1998, financée par ses
spectateurs, suite à une vaste campagne de
souscription.
Paradoxalement, le
plus
gros succès de Pierre Carles, le film par lequel
il
accède enfin au grand écran, n’est pas forcément
le
plus défendable. Attaché à son credo de combattre
le
feu par le feu, le documentariste n’hésite pas à
y
recourir à des méthodes contestables. Pas vu
pas
pris résonne comme un écho aux pires travers
de la
télévision-spectacle, jouant avec le on et
le
off pour piéger ses interlocuteurs, sur
une
pente peut-être encore plus savonneuse que ses
canulars de La Nomenklatura française, au
début
des années 1990 (Carles y simulait alors pannes
de
micros et incidents techniques pour recueillir de
croustillants commentaires off). "Je
pense
qu’il y a effectivement un côté manipulation dans
tous
les films. Ici, je pense qu’elle est assumée,
visible,
et que les gens ont les moyens de s’en défendre.
On a
essayé de faire un film le plus dialectique
possible […] dans le sens où les arguments
sont
avancés au fur et à mesure et on progresse dans
la
compréhension de l’histoire. Le souci a été de
rendre
relativement visible cette manipulation" (débat public le 31 mars 1998,
lors
de l'avant-première de Pas vu pas pris à
Bruxelles). Ainsi, la conversation volée entre
Mougeotte et Léotard n’est finalement qu’un
document
anodin, mais rendu mystérieux et suspect par le
dispositif de caméra cachée; les demandes
d’entretien
avec le gotha télévisuel sont volontairement
floues;
les coups de fil personnels de Pierre Carles avec
Philippe Dana ou Karl Zéro de Canal+, qui
reviennent
régulièrement dans la structure du film, sont
enregistrés et archivés à l’insu des intéressés,
etc.
"J'ai retourné
contre
la télévision des méthodes, y compris des formes
et
des procédés de montage, qui sont ceux de la
télévision, et une efficacité narrative qui est
celle
de la télévision. […] C'était vraiment un
objet
de télévision que je renvoyais à la télé, et ça
leur a
été relativement insupportable. Si j'avais fait
un
documentaire militant au sens traditionnel du
terme,
ou identifié comme militant, ils s'en foutaient.
Tandis que là, le fait que ce soit rigolo, que
les
gens rient en salle, que ce soit efficace d'un
point
de vue narratif, selon les critères d'efficacité
qui
sont ceux de la télévision, ça les a énervé,
c'est
comme si on faisait une pub contre la
publicité",
affirme Pierre Carles (in Spam n°1, 2002). Le
documentariste désamorce ainsi habilement toute
velléité critique, en montant par exemple en
parallèle
à un entretien avec Bernard Benyamin, contestant
l’honnêteté de ses méthodes, un extrait
absolument
indigne d’Envoyé spécial, où la caméra
cachée
sert à piéger les faibles. Ainsi chemine le
documentaire, toujours à la limite entre la
dénonciation potache et l’imitation douteuse. Une
fois
encore, pour sa décharge, l’on pense aux paroles
de
Pierre Bourdieu, estimant le dominé "plus
lucide
sur le dominant, il sait voir ses faiblesses,
mais il
ne l'est pas nécessairement sur les effets que
produit
sur lui-même la domination. Et ceux qui arrivent
à
cette lucidité sont souvent perçus par leurs
congénères comme des traîtres, qui vendent la
mèche en
révélant une domination que l'on préfère se
cacher.
Moi, je crois que la vérité est toujours bonne à
dire.
Il n'y a rien de pire que d'entretenir des
mystifications sur les rapports de
domination" (in
Télérama, n°2533, 29
juillet
1998). Pour autant, Pierre Carles n’est pas dupe
des
limites de son film: "Si le film est
relativement
jubilatoire, je pense que sur le fond, il est
relativement faible. Si on se sert des outils
d’analyse de Pierre Bourdieu, justement, on
pourrait
dire que ce sont des choses extra-ordinaires que
je
rends visibles dans ce film. Or, ce ne sont pas
ces
relations de connivence qui expliquent les
raisons
pour lesquelles les grands médias relayent les
discours dominants. Il y a d’autres raisons qui
ne
sont pas dans le film. J’éprouvais une
frustration
parce que si le film était réussi d’un point de
vue
spectaculaire, à mon sens, il était faible dans
son
contenu" (in 491, n°65, novembre
2001).
FILMER L’ADVERSAIRE
DE
L’ENNEMI
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Aussi, plutôt que
revenir
sur le terrain où on l’attend, ce qui est devenu
la
fâcheuse coutume d’un Michael Moore par exemple,
Pierre Carles réalise en 2001 La Sociologie
est un
sport de combat, qui prend le contre-pied de
ses
méthodes habituelles: "En apparence ce film-là
est
très différent de Pas vu pas pris. Je
crois
pourtant que ceux qui connaissent mon travail ne
seront pas trop dépaysés. L'idée que j'avais en
tête,
quand j'ai commencé à tourner ce film, c'était de
faire comprendre à travers les travaux de Pierre
Bourdieu pourquoi il est utile de se méfier des
apparences, des évidences, du sens commun, de
tout ce
qui est donné comme naturel par les médias,
notamment
la télévision. Or ces questions-là, je me les
posais
déjà à propos de la manière dont fonctionnent les
journalistes-vedettes du petit écran. Il y a donc
une
cohérence, me semble-t-il" (op. cit.). Ainsi, si Pierre
Carles
dévoile une facette différente de son art de
filmer,
plus respectueuse, à l’écoute, apaisée, sans
malice,
c’est aussi parce que, pour reprendre les mots de
Cyran, "filmer l'adversaire de l'ennemi, c'est
toujours filmer l'ennemi."
Documentaire sur la
parole en général, intellectuelle et médiatique
en
particulier — celle de Bourdieu plus précisément
— et
sa communicabilité, plus que sur Bourdieu
lui-même,
La Sociologie est un sport de combat est
sans
doute à ce jour, avec Ni vieux, ni traîtres,
le
travail de Pierre Carles le plus réflexif et le
plus
abouti. Pour la première fois, la caméra de
Carles
accompagne le sujet filmé, va à sa rencontre, au
lieu
de chercher à le contourner, à aller à son
encontre.
"J'ai employé des méthodes de cinéma direct
qui me
semblaient particulièrement adaptées.
Formellement le
film était très différent du précédent, il n'y a
pas
un personnage principal qui intervient comme je
le
fais dans Pas vu pas pris, là on est dans
un
autre registre, très différent mais qui me
semblait
plus adapté à ce film" (op. cit. ). Là où Pas vu
pas
pris témoignait du film en train de se faire,
La Sociologie est un sport de combat
répond
donc à un vrai souci d’écriture, rigoureux sinon
austère. Et pour cause: il s’agit de poursuivre
une
pensée en mouvement — quand en 1996 il
s’agissait, par
des chemins de traverse, de pénétrer un ordre
établi.
De fait, les choix de montage, qui auparavant
s’opéraient à la première personne, en un rapport
moi/monde connivent avec le spectateur, ne
fonctionnent plus ici sur le mode de l’efficacité
linéaire (situation de départ, retournements,
coups de
théâtre, dénouement). "Une de mes principales
difficultés, c'était de ne pas tomber dans
l'hagiographie sans pour autant réaliser un de
ces
reportages pseudo-objectifs où l'on donnerait la
moitié du temps à Bourdieu et l'autre moitié à
ses
détracteurs, et dans lesquels il n'aurait pas
vraiment
la possibilité de développer ses analyses. J'ai
essayé
de le filmer sans complaisance mais sans chercher
pour
autant à dissimuler ma bienveillance à son
égard"
(op. cit.).
LA METHODE DU
DISCOURS
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De fait, dès
l’introduction, dans la continuité esthétique des
travaux de Carles (bancs-titres sur fonds noirs
entrecoupant une séquence de mise en place d’un
dispositif), le cinéaste semble nous prévenir:
Pierre
Bourdieu, dévoré par le trac avant l’entrée en
scène,
se prépare à parler (en l’occurrence, une
vidéo-conférence en anglais) et nous allons
l’écouter.
Le sociologue est muet, pensif — sa pensée se met
en
place. Sur toute la durée du film, cette image
n’aura
que trois types d’échos. Dans le premier,
Bourdieu
écrit (à son bureau, dans le train…). Le verbe
n’appartient alors qu’à lui, et la liberté
d’agencer
ses idées lui est assurée. Dans le second,
Bourdieu
tente de comprendre des écrits – ceux de son
élève
Loïc Wacquant ou encore, de manière plus
significative
encore, ceux, obscurs, de Jean-Luc Godard,
demandant
au sociologue s’il "[comprend] la même chose
que
lui" à une photographie. Les mots passent
dans ce
dernier cas sous les boisseaux de
l’interprétation et
se heurtent à l’obstacle de l’image. Le dernier
referme le film et en revient au Bourdieu
méditatif
d’ouverture, semblant s’interroger intimement sur
quelque événement ultérieur. Ce seront les
balises
narratives du film: réflexion avant de parler,
production de la parole, compréhension de la
parole,
réflexion après avoir parlé. Entre-temps, cette
parole
aura trouvé l’espace pour s’exprimer dans de
longs
plans-séquences fixes ("Dans le plan-séquence,
il y
a aussi un montage qui ne se fait pas sur la
table de
montage mais dans le tempo du plan, dans les
choix de
cadrage, dans le choix de suivre untel, à tel
moment…
donc, pour moi, il n'y a pas de surplus de
réalité qui
surgirait d'un plan-séquence. Même si c'est
l'illusion
que ça peut créer. Je pense qu'il y a du montage
dans
le plan", précisera Carles sur Radio Libertaire) ou
de
simples champs/contre-champs, mais aussi pour se
heurter aux murs des dispositifs de captation ou
des
contraintes sociales quotidiennes. "Bourdieu
est
comme une locomotive qui transporte ses propres
rails
et les pose au fur et à mesure qu'elle avance.
Son
discours traduit une pensée en mouvement qui
prend
forme au fur et à mesure qu'elle s'affronte à la
réalité. C'est la raison pour laquelle lui
viennent
toutes ces digressions qui ont rendu le montage
du
film si compliqué: les réflexions lui viennent à
l'instant, il ne se repose jamais sur ses acquis.
Au
montage, c'était terrible, parce que sur deux
heures
de paroles continues, on avait du mal à enlever
ne
fût-ce qu'une seule phrase" (op. cit.).
Ainsi, dès la
séquence
d’introduction, Bourdieu, pourtant habitué des
chaires
et des discours magistraux, appréhende comme un
écolier avant un exposé. "Insécurité
linguistique", avouera le sociologue,
renforcée
par l’obligation de s’exprimer dans une langue
étrangère, mais aussi, le montage nous le révèle,
par
la distance imposée par l’imparfait dispositif de
captation/restitution de la parole qu’est la
visioconférence. Séquence suivante, les rôles
sont
inversés: cette fois, Pierre Bourdieu n’est plus
source de parole mais spectateur actif d’un
discours
en plein air tenu par José Bové. Plus tard,
interpellé
par une admiratrice qui, émoustillée par la
présence
de la caméra, ne lui laisse pas l’occasion
d’ouvrir la
bouche, Bourdieu devient spectateur passif,
subissant,
contre son gré, la parole. En l’espace de trois
séquences, Pierre Carles pose la thématique de
son
film, reléguant pour ainsi dire la pensée du
sociologue au second plan (le début de
visioconférence
qui ouvre le film n’est accessible qu’aux
anglophones,
Carles choisissant de ne pas le sous-titrer).
"Le
travail intellectuel ne se manifeste pas de façon
visible et spectaculaire. […] Le film n'a
pas
pour objet de montrer un penseur en train
d'accoucher
d'un concept, mais de faire partager ma rencontre
avec
certaines petites parties d'une œuvre déjà très
largement construite, grâce à laquelle j'ai pu
avancer
dans ma propre compréhension du monde" (op. cit.). Le monde selon
Pierre
Carles: un espace de parole où chacun tente de
tirer
la couverture à lui — ce d’autant plus lorsque
cette
parole devient publique, donc médiatique.
Il n’est pas anodin
que la
première séquence où la pensée de Bourdieu trouve
à
s’exprimer vraiment, dans la longueur, prenne
place
sur un plateau de radio, lieu de pure parole,
anti-spectaculaire, où chacun est isolé, micro
sur les
oreilles, et parle dans un micro fixe, sans
nécessairement regarder son interlocuteur.
Ironiquement, le générique de l’émission s’ouvre
sur
une définition absconse de la sociologie.
Bourdieu,
universitaire accoutumé à adapter son discours à
son
interlocuteur, neutralise alors: il ne faut pas
"se
laisser impressionner par les mots"; il va
"essayer de dire un petit peu mieux — bien que
ça
ne soit pas facile." L’introduction à ses
travaux
qu’il tentera d’élaborer par la suite, commencera
donc
par la notion de capital culturel, dont la
langue, et
sa "valeur sur le marché scolaire", serait
l’élément constitutif — mais sera aussi
régulièrement
ponctuée par des mises en garde et des prudences
langagières: "Ce serait trop long",
"j’ai
quelques facteurs, mais c’est beaucoup plus
compliqué", "je simplifie, je caricature
un
peu", "c’est compliqué"... "Parce
que la
sociologie est une science qui parle de la
société,
tout le monde pense avoir des compétences pour
parler
aussi de la société à partir de sa vie
quotidienne.
C'est pourquoi on attend de la sociologie qu'elle
soit
compréhensible de tous, chose qu'on ne demande
pas à
la biologie moléculaire, par exemple... Mais il
est
vrai que si nous voulons que nos recherches
soient
utiles, il faut permettre aux gens de se les
approprier. C'est tout le dilemme de Bourdieu:
pour
mener un travail scientifique rigoureux, il doit
utiliser des outils conceptuels qui le coupent
des
gens qui auraient le plus besoin de récolter les
fruits de ce travail-là. D'où l'importance de
passer
par d'autres formes d'expression", explique
Loïc
Wacquant (op. cit.). Carles remplit en
tout
cas ici deux objectifs: filmer la pensée en
action et
montrer les limites de sa réception. Ils seront
poursuivis tout au long du documentaire: Bourdieu
avouant son irrépressible et pourtant incongrue
"honte culturelle" d’avoir un accent; le
même
expliquant à une journaliste sa "peur"
d’être
coupé alors que celle-ci lui reproche d’avoir
"répondu à des questions [qu’elle n’a]
pas
encore posées"; une session de travail entre
sociologues où le sabir propre à la discipline
semble
fonctionner en vase clos; un travelling vertical
sur
une bibliothèque où est alignée la bibliographie
intégrale de Bourdieu, dans toutes les langues;
l’incompréhension et la rupture avec des jeunes
du
Val-Fourré, rejetant en bloc le travail
intellectuel
("Le mouvement ouvrier a crevé
d’anti-intellectualisme: j’en sais plus sur vous
que
vous-mêmes!", leur réplique Bourdieu)… L’acmé
étant atteint lorsqu’une journaliste propose à
Bourdieu: "Je vous fais la question en
Castillan et
vous répondez en français." Pierre Carles
fait
alors le choix de priver le spectateur de
sous-titres,
et l’oblige du même coup à s’adapter à son tour à
la
situation linguistique ici imposée.
"Il s'agit d'un
film
qui va, me semble t-il, à l'encontre de ce que
l'on
pourrait appeler le discours dominant. […]
Le
montage et la réalisation n'amènent pas le
spectateur
d'un point A à un point D en passant par un point
B ou
C, […] mais laissent au spectateur une
relative
marge de manœuvre, lui donne la possibilité de
déambuler à sa guise dans la pensée de Bourdieu.
Je ne
voulais pas trop prendre le spectateur par la
main, je
tenais à éviter de le manipuler" (op. cit.). Ainsi en est-il
d’une
séquence intéressante à plus d’un titre:
Bourdieu,
isolé dans l’espace restreint du coin droit d’un
écran
presque entièrement noir, éclairé par la faible
lumière d’une petite lampe, donne conférence au
Collège de France. Ce n’est qu’en changeant
d’angle
que Carles donne les clés de lecture de la
situation
filmée: Bourdieu, que l’on n’attend pas dans
cette
position, est en train d’analyser une image,
qu’il
rétro-projette au parterre d’étudiants. "Il
faut
toujours penser un tableau par rapport à l’espace
des
tableaux possibles", explique-t-il. "Pour
comprendre ce que fait quelqu’un qui fait quelque
chose, il faut comprendre qu’il ne fait pas autre
chose." Carles, par un discret choix de
montage,
illustre ce propos et prouve que, intelligemment
exploité, un médium peut aussi se mettre au
service
d’une parole, l’accompagner sans la dénaturer —
tout
en ne perdant pas de vue l’idée que la parole
doit se
suffire à elle-même. "Comme dans Une sale
histoire de Jean Eustache, pour citer un film
qui
m'a indirectement inspiré, j'ai fait confiance au
pouvoir d'évocation de la parole. Ça ne servait à
rien
d'essayer d'illustrer le discours de Bourdieu. Le
film
doit amener le spectateur à produire ses propres
images. Dans mes documentaires précédents, je
disais
aux gens ce qu'ils devaient voir en leur tenant
parfois la main. Dans celui-ci, lis peuvent faire
usage d'une vraie liberté de parcours. Même si le
montage imprime une direction, ils ont le loisir
de
gambader" (op. cit.).
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