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NEW YORK NEW YORK


Un nom mythique qui, dédoublé à la façon d'une incantation, constitue le titre d'une chanson et d'un film, où la métropole se voit stylisée jusqu'au graphisme, peinturée de glamour comme dans le cinéma hollywoodien d'autrefois. Un décor de fiction idéal, mais surtout, déjà, un formidable endroit de vie. Pôle magnétique de l'œuvre du réalisateur, la ville de New York est le théâtre de fictions oniriques autant que de souvenirs autobiographiques. Michael Powell disait de Scorsese qu'il était le Goya de la 10ème rue. Pour comprendre, il faut se souvenir des massacres du 2 mai à Madrid. Francisco Goya erra toute la nuit au milieu des corps profanés, traçant esquisse sur esquisse, à la lumière vacillante d'une lanterne portée par son serviteur. A ce pauvre hère qui demandait en claquant des dents: "Maître! Pourquoi faut-il que vous dessiniez ces horreurs?" Goya répliqua: "Pour que les hommes apprennent pour toujours à ne pas être des barbares". Scorsese a grandi dans un quartier difficile. Il observait la violence de sa rue dans l'encadrement de sa fenêtre, qui s'offrait déjà à lui comme un écran. Depuis plus de trente ans, c'est au tour des spectateurs de plonger leur regard dans l'intensité des cadres du cinéaste. Comme une vue imprenable sur la ville, le cinéma de Scorsese n'épargne aucune violence réaliste et n'écarte aucun sentiment amer, croquant avec précision l'esquisse d'une ville aux multiples visages. La pourchassant époque après époque, sur près de deux cent ans de son histoire, il n'a de cesse d'apporter à chaque film une nouvelle touche de couleur.


Il y a quelque chose de singulier à New York, une sensation qui imprègne le sujet traité, quel qu'il soit, et qui finit par affecter le comportement des personnages eux-mêmes. Cette sensation est indéfinissable, et finit même par contaminer les films sur New York tournés en studio. Cette ville peut être qualifiée de tant d'adjectifs (grossière, magique, épouvantable, dynamisante, épuisante, prosaïque) que chaque fois qu'on doit l'évoquer dans un film, ne serait-ce que par incidence, elle finit par s'imposer. Elle se refuse à n'être qu'un vague décor, comme l'est Los Angeles dans tant de films. Les premiers grands films sur New York sont probablement ces films faits sur support papier et tournés un peu partout dans Manhattan au début du siècle. A l'époque, filmer les hauts lieux et la fameuse perspective des gratte-ciel sur fond nuageux était à la fois le plus grand défi, et la plus belle récompense d'un photographe. Scorsese a beaucoup étudié ces documents précieux lorsqu'il préparait Le Temps de l'innocence. L'un d'eux, What Happened on 23rd Street, qui décrit une journée très venteuse de 1901, a même inspiré la scène où tous les hommes s'accrochent à leurs chapeaux, image devenue une icône au fil du temps.


D.W. Griffith et Raoul Walsh ont filmé bon nombre de leurs premières bobines à New York. Les décors y sont nus et rugueux, la sensation de ce qu'était la vie dans les quartiers ouvriers est encore plus crue que chez Scorsese. La Foule de King Vidor, traite déjà d'un autre aspect de la vie new-yorkaise, à savoir le désespoir de la classe moyenne, la pression incroyable qui s'exerce sur celui qui tente de gagner une vie décente, et sa déception lorsqu'il réalise que la vie ne répond pas à ses aspirations. Déjà la désillusion du rêve américain. Comme beaucoup de films muets, cette œuvre mélange certains traits expressionnistes avec un impressionnant travail sur le décor naturel. Mais dès les années trente, beaucoup moins de décors naturels apparaissent. Beaucoup de films commencent par des plans du panorama de Manhattan, pour ensuite se retrouver immédiatement en studio. Mais peu importe, l'esprit de la ville parvient tout de même à s'infiltrer au travers des décors de carton. Suivront ainsi Train de luxe de Hawks, 42° rue, La Septième Victime, Le Poison de Wilder, Othello de Cukor, Le Lys de Brooklyn de Kazan L'Héritière de Wyler, autant de films tissant des liens étroits avec la ville, autant de références pour Martin Scorsese.


A partir des années 50, et pour la première fois de sa vie, Scorsese reconnaissait sur le grand écran, le monde dans lequel il vivait. Sans parler des décors naturels, qui sont pourtant magnifiques, il retrouvait la brutalité de ces rapports humains, de cette réalité dans laquelle lui et ses copains étaient plongés toute la journée. Ce sentiment de trahison entre frères, la photographie en clair-obscur, tout cela se retrouve dans Raging Bull. Quant au Sur les quais de Kazan, il a également eu une importance cruciale sur les choix artistiques futurs du réalisateur. Le chef d'œuvre de Kazan possède ce sens incroyable de la tragédie urbaine (proche en cela de l'opéra, genre auquel le cinéma de Scorsese se verra souvent référencé). Suivront les films plus contemporains, ultra-réalistes ou surréalistes, de Shadows de Cassavetes, à Rosemary's Baby de Polanski, en passant par la trilogie Le Parrain de Coppola, The Cool World de Clarke, mais aussi Un Après-midi de chien, Fenêtre sur cour, New York 1997, Midnight Cowboy, Bad Lieutenant, etc. Le dernier cité, réalisé par Ferrara, montre d'ailleurs, comme Taxi Driver, comment la ville peut réduire quelqu'un à néant et comment, en touchant le fond, on peut atteindre la grâce. Le sujet ultime sur New York? Bien sûr, aucune liste des films sur la ville ne serait complète sans les œuvres de Woody Allen, parmi lesquelles Manhattan se taille la part du lion. Sans se contredire, les deux cinéastes ont une vision de la vie new-yorkaise diamétralement opposée. Ils se portent une admiration réciproque, mais chacun évoque son propre univers, l'un dépeignant avec humour la classe aisée et l'univers juif, l'autre s'attardant avec plus de gravité sur les traumas des classes moyennes et le milieu italo-américain. Tout comme Spike Lee d'ailleurs, qui de son côté, traite presque exclusivement des quartiers africano-américains de Harlem et du Bronx.


Plus qu'un décor, la ville est chez Scorsese une structure organique, une bête sombre, humide et fumante. Une saleté de ville sans doute, mais d'une poésie renversante, que Scorsese n'a jamais fini d'explorer, comme en témoignent encore ses deux derniers films, A tombeau ouvert et Gangs of New York. Taxi Driver par exemple, en faisait un lieu dantesque, grouillant, labyrinthique et fascinant, et abordait l'endroit avec une grande acuité, se risquant au passage à aborder le rapport complexe de la ville et de l'individu. Cependant, il n'aura jamais été question de risquer les décors naturels pour son dernier film. Réalisé à Cinecittà, il aura ainsi coûté 30% moins cher que s'il avait été tourné aux Etats-Unis. Mais même tourné en studio et en Italie, et grâce au talent de Dante Ferretti, qui a recréé le port dans un gigantesque bassin, le tout New York de 1860, ses fumeries d'opium et ses bordels, la ville conserve, à des milliers de kilomètres de là, son incroyable emprunte. Scorsese reste néanmoins un fervent militant de la création d'un pôle Est dans le cinéma américain, avec pour objectif de finaliser divers projets de grands studios de tournage aux alentours de New York. Si Scorsese ne compte plus retourner vers Hollywood, ce sera Hollywood qui devra venir jusqu'à lui. Sans doute lui reste-t-il de nouvelles rues à explorer, voire de nouvelles époques. Pourquoi pas un sujet d'anticipation?





 
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