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MAURICE PIALAT, SOUS LE SOLEIL DE CANNES
"Si vous ne m'aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus". Après que Catherine Deneuve a tenté de faire taire les nombreux sifflets, c'est sur cette phrase assassine que se conclut en 1987 le quarantième Festival de Cannes, qui a vu récompenser le cinéaste français le plus talentueux, le plus fort, le plus émouvant de ces trente dernières années, à travers son film le plus controversé: Sous le soleil de Satan.
Quelques jours plus tôt déjà, l'ambiance à la sortie de la projection houleuse, durant laquelle les ronflements des festivaliers l'avaient disputé au bruit des sièges rabattus, était funèbre, et la conférence de presse qui l'avait suivie s'était déroulée dans une semi indifférence polie. On reconnaît le talent de Pialat à travers ses films (il sort des succès critiques et publics de Loulou, A nos amours et Police), mais l'on reproche au cinéaste athée et privilégiant bien souvent l'improvisation de s'être pris pour Bresson en voulant adapter l'inadaptable (soit un roman de Bernanos). Les ennuis rencontrés sur le tournage (erreurs de casting, problèmes avec les décors) ne mettent pas Pialat en position de force. En coulisses, on murmure que Yves Montand, le président du jury, s'est endormi devant le film, et que le grand favori serait Les Yeux noirs, du russe Nikita Mikhalkov, interprété par Marcello Mastroianni. Acclamé par la presse, encensé par la majorité des spectateurs cannois, le film russe trouve néanmoins un sévère détracteur en la personne d'Elem Klimov, annonçant qu'il se retirera du jury si Mikhalkov reçoit la Palme. Exit donc Les Yeux noirs? Le film repartira avec un prix d'interprétation mérité pour son acteur principal. Prix auquel Depardieu pouvait justement prétendre pour le film de Pialat.
Maurice Pialat, reparti de Cannes depuis quelques jours sur les conseils de son producteur Daniel Toscan du Plantier, qui craint l'esclandre, est dans la salle le soir du palmarès. L'équipe du film craint le pire, sachant le scandale que le cinéaste est capable de créer s'il reçoit un simple lot de consolation. Les prix s'enchaînent, Mastroianni reçoit le sien, Montand bafouille quelques mots d'explication: "Palme d'or décernée à l'unanimité à Sous le soleil de Satan". Pialat se présente sur scène, les sifflets commencent à fuser, le cinéaste lance la phrase la plus célèbre de sa carrière, lève un poing vengeur en direction du public et entre illico dans l'Histoire. Satan est le premier film français à recevoir le titre suprême depuis 21 ans, depuis Un Homme et une femme, de Claude Lelouch, très exactement. Le cinéaste, plus ou moins au courant des délibérations houleuses dont son film a fait l'objet, fait la gueule au dîner de clôture, tandis que Toscan reçoit un coup de téléphone de François Mitterrand, alors Président de la République. Au bar de l'hôtel, on entend le cinéaste se plaindre: "J'ai la Palme la plus merdique de l'histoire du cinéma, une palme au rabais comme d'habitude". Film le plus mal aimé d'un Pialat au poing vengeur (sans doute la plus belle image de toute l'histoire du Festival de Cannes), cette adaptation bouleversante de sincérité s'inscrit pourtant parfaitement dans une œuvre en tous points cohérente.