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KING KONG, LE TEMOIN CINEMATOGRAPHIQUE


Pour tout cinéphile digne de ce nom, voire même pour tout spectateur lambda, la question de la pertinence d’un remake demeure éternelle. Quels films ne doivent être touchés? Quels films mériteraient d’être refaits? Qu’est-ce qui fait un bon remake? L’exercice n’est pas nouveau, il a toujours existé. Ces derniers temps, il vit un triste renouveau qui voit le moindre film étranger un tant soit peu culte adapté à la sauce américaine, et ce malgré le peu d’années qui séparent l’original de la nouvelle version. Le cas de King Kong est intéressant à plusieurs niveaux. En premier lieu, parce qu’il s’agit d’un classique, considéré par beaucoup comme un chef-d’œuvre du genre. Ensuite, parce qu’il n’a pas été réactualisé une seule fois mais à deux reprises. Et chaque interprétation est séparée d’environ trente ans, si ce n’est plus. Ainsi, les variantes se présentent tour à tour comme des témoins d’une époque particulière dans l’Histoire des Etats-Unis et, bien entendu, dans celle du cinéma.


DU KONG LA JOIE

En 1933, l’Amérique est en pleine Dépression. C’est dans cette ère que prospèrent Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Avec des films tels que Chang (1927) et Les Chasses du Comte Zaroff (1932), le duo (Cooper assurait surtout le scénario et la production, Schoedsack la réalisation) proposait au public de fuir leur triste réalité. Avant l’arrivée du film de guerre, servant de propagande, et du western, contant la Conquête de l’Ouest, le cinéma américain favorisait le film d’aventures. Les serials et autres films de genre proposant un spectacle plus grand que nature, un "swashbuckling hero" (pensez Errol Flynn ou Douglas Fairbanks), une dulcinée en détresse, en un mot: "escapism", ou cinéma d’évasion. En cela, King Kong (1933) arrivait à point nommé pour offrir exactement cela. Exception faite du héros, qui est ici le second complètement fade du capitaine, et qui se fait voler la vedette par le monstre mais également par le personnage de Carl Denham, incarné par Robert Armstrong. Denham est un réalisateur. Il a entendu parler de la légende de Kong et veut capturer le mythe sur pellicule pour exploser le box-office et faire taire les critiques. Une mise en abyme simple qui reste l’une des meilleures idées d’un film finalement assez surestimé. On aura beau y voir une métaphore de l’Amérique post-krach boursier (la chute de Kong symbolisant la chute du cours de la bourse) mais le scénario du film de 1933 demeure basique. Une révolution dans le domaine des effets spéciaux, certes. Mais surtout, un puits d’idées dont les remakes viendront saisir le potentiel afin de l’exploiter pour le meilleur (avec Peter Jackson) ou pour le pire (merci John Guillermin).


KONG COMME LA LUNE

Ainsi, en 1976, lorsque Dino De Laurentiis, spécialiste des gros-projets-onéreux-qui-finissent-par-être-des-ratés (Flash Gordon, Dune), décide de porter une nouvelle fois à l’écran l’histoire de Cooper et Schoedsack, il ne garde que les grandes lignes. Pour le coup, le film étant une fois de plus un pur produit de son époque, King Kong devient engagé. Enfin, engagé comme l’étaient presque tous les films des années 70. L'on n'est donc pas étonné de retrouver le scénariste d’A cause d’un assassinat et Les Trois Jours du condor. Mais aussi le Batman de 66 et Flash Gordon. Tout est dit. Jeff Bridges, avec une chevelure et une barbe pas possibles, n’est pas le second du capitaine mais un zoologiste écolo. Denham a disparu au profit de Fred Wilson, bureaucrate d’une société de pétrole prêt à neutraliser la population de l’île pour mieux s’accaparer leurs richesses. On nage en plein post-Watergate et tout le passé politique des Etats-Unis resurgit, du génocide des Indiens au gouvernement manipulateur, et les grandes corporations en prennent également pour leur grade. En parlant de massacre, les autochtones de l’île subissent eux aussi un traitement ‘70s et deviennent des noirs en transe sexuelle complètement ridicules. La séquence cadre avec le contexte simili-érotique du film au même titre que les scènes où Kong, d’un air vicieux, s’amuse à effeuiller la pauvre Jessica Lange (dans un rôle complètement neuneu par ailleurs). Kong, parlons-en justement. A l’animation en stop-motion de 1933 succède un costume préparé à toute allure pour remplacer l’animatronique géante mais désastreuse initialement prévue. La présence de l’élément humain est visible à chaque instant où Kong est à l’écran et coule un film qui tient entièrement sur les épaules du primate.


PAUVRE KONG

Malgré l’évolution technologique et les moyens déployés pour faire du film un blockbuster, ce King Kong 2.0 est un échec. Un an après Les Dents de la mer, un an avant Star Wars, et pourtant le film de Guillermin n’assume pas un seul instant le registre de la série B. Et le scénario d’essayer d’en faire un film plus digne. Ils ont beau éliminer toute la faune de l’île, qui n’est plus nommée Skull Island ("l'Ile du Crâne"), avec un gorille de plus de dix mètres, on ne peut échapper à ses racines. Plus de T-Rex et autres dinosaures, reste un unique serpent géant aussi minable que son adversaire simiesque. On reconnaîtra au film le mérite de rester premier degré tout le long, mais il multiplie malheureusement les scènes ridicules. On se rappellera ce passage qui voit Kong souffler sur sa belle afin de la sécher, avec les joues du singe qui enflent de manière cartoonesque. Risible. A l’instar de la mise à mort de la bête, où celle-ci se prend au moins 300 balles dans le buffet et déverse autant de litres de sang dans une scène gore qui demeure cependant plutôt émouvante. Comme quoi, l’histoire recèle véritablement un potentiel émotionnel fort qu’il faudra venir explorer plus avant. Et c’est exactement ce que se propose de faire Peter Jackson avec sa nouvelle approche de King Kong. Contrairement au faiseur Guillermin, Jackson est un véritable amoureux de l’original et cela se ressent tout au long des trois longues heures durant lesquelles le cinéaste, auteur à part entière, prend son temps pour s’approprier le sujet, se permettant d’approfondir les personnages et de ne pas faire les mêmes erreurs que la version 1976. Fidèle, Jackson ne transpose pas son œuvre dans l’époque contemporaine et conserve intacts les trois protagonistes principaux, à savoir le réalisateur Carl Denham, Jack Driscoll (qui devient le scénariste du film) et Ann Darrow. Skull Island reste baptisée d’après son relief squelettique, peuplée de bestioles en tous genres (dinosaures fantasmés et insectes démesurés) et les habitants de l’île ne sont ni des acteurs blancs peints en noir ni des clichés ambulants mais des indigènes réellement effrayants.


LE KONG EST BON

Jackson n’a jamais honte d’œuvrer dans la série B est assume le tout avec un premier degré à toute épreuve. Comme le prouvent notamment deux scènes magnifiques, osées et fragiles, pouvant aisément sombrer dans le ridicule, durant lesquelles Kong et Ann s’apprivoisent. Le lien qui unit la bête à la belle n’est plus suggéré ou ignoré, il prend enfin son envol. Grâce en soit rendue à la crédibilité de l’entreprise. En effet, si les scènes sont aussi réussies, c’est tout d’abord parce que Kong est crédible. Plus fort que Gollum, déjà une prouesse technique doublée d’une performance remarquable, Kong n’a jamais été aussi roi que dans ce film. La "marionnette" créée par Willis O'Brien en 1933 n’était clairement pas "réaliste". Néanmoins, elle était vraisemblable. Comment? Il y a dans cette animation rudimentaire au charme désuet une certaine vraisemblance née à partir du faux. La visibilité de l’artifice confère un aspect surréaliste bienvenu à la créature. Le costume de Rick Baker, pourtant spécialiste des singes (Gorilles dans la brume, Mon ami Joe, La Planète des singes), était complètement faux mais rien ne pouvait naître de cette facticité si ce n’est, paradoxalement, un aspect trop "vrai", trop concret. On devine l’homme derrière le masque, dans ses gestes, sa démarche, son regard… En 2005, les images de synthèse de WETA Digital et le jeu d’Andy Serkis (déjà le génie derrière Gollum) offrent une impression plus proche de l’original. Il y a quelque chose d’incroyablement réaliste dans la représentation à l’écran du grand gorille et en même temps, le spectateur sait que ce n’est pas réel. L’alchimie est parfaite. En conclusion, on pourra dire que les films témoignent de l’état de l’industrie cinématographique à leurs époques respectives. A partir d’un film qui ne racontait pas grand chose mais permettait au peuple de s’évader, Guillermin opte pour la flatterie d’un public qui n’avait plus confiance en son pays. Beaucoup plus sincère, Jackson signe une lettre d’amour au cinéma de genre. Aujourd’hui, les geeks sont au pouvoir. Pourvu que ça dure.





 
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