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TRILOGIE LEWTON, LES SENTIERS DE LA PERDITION
Date incontournable dans l’histoire du cinéma fantastique, la Trilogie Lewton a fourni son lot d’imaginaire onirique et de renouvellement horrifique. La Féline, Vaudou et L’Homme léopard: autant de rencontres surnaturelles, de fuites en avant vers l’inconnu et ses brumes étranges. Retour sur trois d’entre elles – la filature nocturne de la panthère, la traversée sauvage vers les cérémonies vaudous, et le meurtre d’une jeune femme dans une rue déserte.

LA MELODIE DE L’HORREUR
En trois séquences voisines, Jacques Tourneur déploie la mécanique de l’horreur et du merveilleux qui a construit le succès de la Trilogie Lewton. Pas après pas. Dans La Féline, Irena Dubrovna (Simone Simon) poursuit à pas de velours sa rivale amoureuse, Alice (Jane Randolph, photo 1). Dans Vaudou, l’infirmière Betsy Connell (Frances Dee) conduit, à travers la brousse, sa patiente endormie (Christine Gordon) vers une réunion de sorcellerie (photo 2). Enfin dans L’Homme léopard, Clo-Clo (Margo) rentre chez elle, seule, dans la rue, avant que la bête sauvage ne vienne faire sentir ses crocs (photo 3). L’effroi est pratiquement toujours deviné, plongé dans l’ombre, et tend ses bras par moyens détournés. L’utilisation du son chez Tourneur est l’un des instruments privilégiés pour annoncer le danger. Celui-ci est d’abord insoupçonnable. Le danger est une musique lointaine, mais qui, pourtant, enveloppe l’espace et ses personnages. Le rugissement des bêtes provenant du zoo voisin dans La Féline, lors des premières rencontres entre Irena et son futur époux. Le son des tam-tams de la jungle, "mystérieux, étranges", dans Vaudou. Ceux-ci sont repoussés hors champ mais ne vont pas tarder à envahir le cadre de leur mélodie entêtante. Comme un charme qui se répand petit à petit. Dans L’Homme léopard, la première rencontre, alors anodine, entre Clo-Clo et la bête sauvage qui va s’enfuir en ville s’effectue alors que la jeune femme joue des castagnettes devant quelques spectateurs. Clo-Clo excite la bête tenue en laisse. La séquence de sa mise à mort s’ouvrira également au son des castagnettes – mais la situation est renversée, Clo-Clo devenant proie et la bête prédatrice. Le son est ambivalent, participe à une paranoïa diffuse, une perte des repères, comme un halo inquiétant qui entoure en permanence les protagonistes, même si le cadre ne présente encore aucun danger.
LE LABYRINTHE DES REVES
Le cinéma de Tourneur s’interroge largement sur la nature du fantastique, sur ses frontières brouillées avec le réel. Irena, effrayée par la malédiction féline mais elle-même panthère tueuse, Betsy, infirmière étrangère à la sorcellerie mais qui soigne une malade se révélant être un zombi, ou encore la confusion entre l’homme et le léopard dans le dernier film de la trilogie. A travers ce labyrinthe où les identités (cartésiennes ou fabuleuses) se perdent, le son joue encore un rôle important dans la rencontre entre le réel et l’imaginaire. Exemple le plus frappant, Vaudou. La traversée nocturne se déroule sous le bruit envahissant du vent, emportant les deux jeunes femmes dans une nature luxuriante qui les avale (photo 4). Le son devient un guide dans le labyrinthe sauvage: le vent d’abord, puis son bruit transformé par quelques objets étranges disposés ici ou là (photo 5). Aux travellings latéraux qui observent les personnages d’un point de vue extérieur, succède un premier travelling arrière qui s’implique directement sur les sentiers du fantastique, colle au plus près des perceptions de Betsy, en même temps qu’il laisse apparaître un instrument vaudou accroché sur le chemin (photos 6 et 7). Ce travelling arrière est, de plus, accentué par de nouveaux bruits étranges. La mélodie vaudou (les fameux tam-tams du début du film) débute juste avant que les jeunes femmes ne rencontrent le Dieu Carre-Four (photo 8), le passeur planté dans la brousse, la porte humaine vers le fantastique. Dans la nuit labyrinthique, les deux personnages sont ainsi guidés par un fil d’Ariane sonore, qui les mène de la plantation du réel vers les terres surnaturelles des sorciers.
Autres labyrinthes, urbains cette fois-ci, pour La Féline (photo 10) et L’Homme léopard (photo 11). A des échelles variables cependant - New-York pour le premier, une petite ville du Nouveau-Mexique pour le second. L’un en pleine jungle urbaine, l’autre aux portes de la nature hostile. La poursuite d’Alice par Irena, détaillée ici, joue sur les mêmes codes: importance du son, refrain visuels (photos 12 et 13, les pas d’Alice et d’Irena), repères brouillés (photos 14 à 17, les deux femmes qui se suivent puis Irena qui disparaît) en même temps que le surnaturel s’immisce dans le réel. Dans L’Homme léopard, le décor est assez voisin de celui de La Féline, avec des rues plongées dans la pénombre, et quelques lampadaires en bouées de sauvetage tremblantes. Cependant, la petite mécanique de la progression du danger diffère quelque peu, s’installe par d’autres voies. La superstition, présente déjà dans les deux précédents films, joue un rôle important dans la mise en scène de la mort de Clo-Clo, dont le chemin est semé de symboles funestes. Car le fantastique de Tourneur est avant tout une question de croyances ébranlées, d’étranges totems, de folklore merveilleux.
LE DICTIONNAIRE DU MERVEILLEUX
"Croyez-vous à la sorcellerie?", demande t-on à Betsy avant son départ vers Saint Sébastien. Tout est croyance dans la trilogie Lewton. Les scintillements de l’eau lors du voyage initial de Vaudou sont le reflet des morts perdus dans les profondeurs (photo 18). Le Fort Holland, destination de Betsy, est d’ailleurs "étrangement irréel". Un peu comme ces séances vaudous auxquelles l’infirmière et son esprit scientifique viennent se heurter. Dans La Féline, la malédiction des femmes chats est le décor permanent et superstitieux du film. Enfin, dans L’Homme léopard, le long métrage de la trilogie qui verse le moins dans le fantastique, c’est la religion qui habite la petite ville autour de laquelle des processions sont organisées. La croyance fait corps avec le quotidien, et brasse un imaginaire qui fait toute la richesse de la trilogie. Elle est faite d’icônes, d’indices et de symboles qui jalonnent les chemins ordinaires. Comme on a pu le voir précédemment, la route que trace Betsy dans la brousse de Vaudou est semée d’éléments étranges, objets de culte (photos 19 et 20) ou installations sacrificielles (photo 21) qui mènent sur les terres d’une magie trouble. Dans L’Homme léopard, le danger sur le chemin de Clo-Clo est quasi exclusivement suggéré par des signes dispersés çà et là. D’abord des paroles: Clo-Clo croise une femme qui se lamente ("Valgame Dios!", photo 22), interpelle deux policiers de façon assez prophétique ("Deux hommes pour une seule bête. On a peur du gros chat?"), puis plus tard à un homme qui lui offre un verre ("On joue à chat ou à cache-cache?"). Puis viennent les signes malveillants: Clo-Clo reprend la route après avoir reçu du même homme un billet (qui causera sa perte), s’arrête chez une amie cartomancienne (photo 23) qui voit, dans les cartes, un drame se profiler ("De l’argent… une chose noire qui se dirige vers toi…", puis un as de pique qui symbolise la mort, photo 24). Les icônes religieuses disposées chez elle n’y pourront rien (photo 25), le fait qu’elle pense éviter la prophétie en fuyant une grosse voiture noire n’y fera rien non plus (photo 26), la jeune femme, qui ressort de chez elle pour retrouver le billet qu’elle a égaré (photo 27) est déjà condamnée par la superstition.
Figure essentielle dans le dictionnaire du merveilleux dans la Trilogie Lewton, le personnage féminin occupe une place à part – dans ses trois films en général et dans ces trois séquences en particulier. Une créature irréelle à l’image de Jessica Holland, la jeune femme dont Betsy Connell doit s’occuper dans Vaudou (photo 28). Regard hagard, tête penchée, elle semble déjà appartenir à un autre monde, étrangère à celui des vivants: dans l’ombre de l’homme qui lui transperce le bras lors d’une cérémonie de sorcellerie, la créature ne semble plus rien sentir (photos 29 et 30). Même dans la foule happée par la transe vaudou, on ne voit qu’elle, tâche immaculée, l’esprit perdu (photo 32). Une cousine de Simone Simon (Irena dans La Féline) qui se sent étrangère au monde des humains – et pour cause. L’un des moyens que Tourneur emploie pour faire de ses personnages féminins des figures particulières, en marge, presque intouchables, est de, justement, exacerber leur féminité. Les voilures fantômes de Jessica dans la jungle (photo 31), les talons qui claquent et leur résonance dans La Féline, la coquetterie de Clo-Clo lorsqu’elle croit reconnaître, dans la rue, le pas de l’homme qu’elle aime (photos 33 et 34). Pourtant, dans ce dernier cas, la terreur prend vite le pas sur le sentiment amoureux (photo 35), déformant les visages (photo 37), salissant la majesté représentée jadis (photo 38), Tourneur préférant, lui, laisser l’horreur hors champ et se concentrer sur un bout de mégot qui, petit à petit, s’éteint (photo 36). Dans L’Homme léopard, la femme est à la fois sanctifiée et instrumentalisée, objet sexuel victime d’un sadique dans ce qui fut l’un des premiers slashers de l’Histoire, où les meurtres de jeunes femmes (une ingénue, une amoureuse, une séductrice) font l’essentiel d’une intrigue épurée jusqu’à l’exercice de style.
LA TRAVERSEE DU MIROIR
A travers ces trois séquences, trois fuites ou trois courses, Tourneur expose la grammaire cinématographique de la Trilogie Lewton, avec trois teintes différentes: l’horreur pour La Féline, le fantastique pour Vaudou, et le slasher pour L’Homme léopard. Son travail sur le son, sur les images poétiques, sur le hors champ, sert de passerelle entre les mondes, un pont sur lequel les personnages féminins semblent seuls acceptés – les hommes, dans la trilogie, demeurent bien ordinaires. A l’image des deux femmes en transe dont les fronts se rejoignent au rythme entêtant des tam-tams dans Vaudou (photo 39), Tourneur marie, en trois séquences limpides, leçons de mise en scène, le réel et l’imaginaire, la trivialité du macadam à l’étrange lueur des étoiles.
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