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HAUT ET BAS DES AUTEURS


Dans la catégorie auteurs français (trichons un peu, francophones), ces six premiers mois furent également l’occasion de découvertes enthousiasmantes, de confirmations impressionnantes mais également de déconvenues. Bilan sélectif et recherche de fil rouge, avec Les Invisibles, premier film de Thierry Jousse (à qui on devait déjà le moyen métrage Le Jour de Noël), le belge Ultranova, premier long de Bouli Lanners (après une tripotée de courts), Les Yeux clairs, de Jérôme Bonnel (Le Chignon d’Olga) et La Blessure de Nicolas Klotz (Paria).


LES CORPS IMPATIENTS

Nombre de loups attendaient goulûment Thierry Jousse à l’orée du bois miné du premier film, attendu que, comme persiflait un certain François Truffaut, adepte de la contradiction provocatrice, "les critiques n’ont pas d’imagination." Mais c’était compter sans la fantaisie de celui qu’on avait déjà croisé à renifler la collection de selles de Philippe Katerine (Peau de cochon). Les Invisibles virevolte loin du simple exercice de style, de la pose convenue, de la prétention bavarde ou de la retenue visuelle. Déterminé, à l’encontre d’un certain courant pédant du cinéma français, à raconter une histoire, Jousse plante son univers avec force précision et personnalité. Travail sonore exemplaire (la bande-originale de l’année, c’est celle-ci, mais personne n’a eu la bonne idée d’en tirer un CD), passage réussi – c’est une gageure – par l’hommage humble et pas usurpé à David Lynch, beaux et francs jeux d’ombres et de chairs… Les Invisibles l’emporte partout où Lemming défaillait. Aux engageants premiers films les grands mots: qu’un auteur se fasse ici jour ne nous étonnerait pas. Reconnaissons toutefois que Jousse sait s’entourer, et que sans la pleine participation des corps de cinéma ici convoqués en un casting fort avisé, l’envoûtement eût sans doute été moins certain: Laurent Lucas, toujours plus inscrit dans l’étrangeté, de Harry en Calvaire; Michael Lonsdale, plus Boris Karloff bonhomme, barbu et massif que jamais; Lio, toute en sensualité mûre… Sur ces figures et leurs héritages iconographiques respectifs, repose d’emblée une part majeure de la réussite des Invisibles. Ce qui n’est en aucun cas une tare.


LES SILHOUETTES

De la même manière, Ultranova de Bouli Lanners (lui-même acteur parmi ses multiples autres casquettes) doit également beaucoup aux silhouettes qui le peuplent. Lanners apprivoise leurs singularités et, sans voyeurisme ni jeu de massacre, s’applique à ne jamais choisir entre le contre-emploi trop évident et la facilité contextuelle. Une délicatesse et une intelligence autorisant que, en peu de mots, se révèlent la douleur derrière la voix trop frêle, la fêlure sous la virilité, l’émotion en ses atours les plus hirsutes. Précisément ce à côté de quoi, contre toute attente, Jérôme Bonnel passe. Non pas que le jeune et touchant réalisateur du subtil et tendre Chignon d’Olga ait perdu de sa sensibilité: ses Yeux clairs, lorsqu’ils s’y concentrent, parviennent fréquemment à dépeindre, avec cette fraîcheur de ton caractéristique de son univers, une mutique et passionnelle histoire d’amour naissante. Mais, alors que la choralité de ses talents d’acteurs faisait du Chignon d’Olga une bouffée renversante car inespérée de justesse fictionnelle, Les Yeux clairs, en cherchant à éviter la répétition par l’évasion du cadre familial, s’en remettent hélas trop au talent incandescent et incontestable de Natalie Boutefeu (comparse de Bonnell depuis ses premiers courts métrages). Et se reposent peut-être trop largement sur elle. A devoir porter à elle seule, ou presque, le poids du film sur ses épaules, pourtant solides, Boutefeu finit par s’essouffler. Frustrant.


IMAGES / MOUVEMENTS

A l’autre bout de la table, Nicolas Klotz. Alors que Bonnell se verrait davantage en héritier heureux d’une certaine tradition française, quelque part entre Rohmer, le cinéma muet et un Pialat allégé, Klotz, lui, réinvente sauvagement la fiction engagée et applique à une histoire dont un émule maladroit de Tavernier ou de Loach aurait pu tirer une démonstration didactique et ronflante, un traitement à mi-chemin entre la vérité de la parole documentaire et la poésie radicale d’un Bresson. Entrelaçant séquences purement visuelles (on n’est pas prêt d’oublier ce plan fixe sur le tarmac d’un charter, traversé de long en large par des silhouettes fuyardes et leurs poursuivants en uniforme) et assomptions discursives crues, La Blessure constitue très certainement un événement majeur du cinéma français contemporain. Il n’est pas inintéressant de constater que, justement, il ne ressemble à rien de connu sur nos terres ces dernières années. L’on précisera d’abord qu’ici, point de casting prestigieux: les "modèles", pour rester dans le champ lexical de Bresson, sont pour la plupart des novices, certains ont vécu ou vivent encore la clandestinité décrite dans le film, et il ne s’agit pas de s’embarrasser qu’ils "actent" juste ou non. Ils sont, ils vivent, ils bougent et Klotz les recueille à l’image, leur offre cet asile symbolique. Que l’on songe, par associations d’idées, au cinéma de Peter Watkins (dont le sublime Edvard Munch, ressorti en copie neuve cette année, aurait largement mérité sa place dans ces "rattrapages") ou à l’atmosphérique Japón de Carlos Reygadas, ne suffit pas à délimiter le champ ouvert par Klotz, quelques mois après l’impressionnant Adieu d’Arnaud des Pallières, dans la fiction hexagonale. Que beaucoup des films vus par la suite paraissent faibles et ternes en face, permet peut-être d’y voir plus clair. Que l’on y revienne était en tout cas, même si insuffisant, indispensable. Autant prévenir d’avance qu’on ne manquera pas, cette fois, La Question humaine, son prochain film avec Mathieu Amalric.




 
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