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YASUZO MASUMURA
Passion, La Femme de Seisaku, Tatouage et La Bête aveugle: quatre longs métrages pour découvrir Yasuzo Masumura, réalisateur de la nouvelle vague nippone, fin esthète à l’univers aussi violent qu’érotique, surréaliste et hors du temps.
PASSION
En 1956, Yasuzo Masumura travaille comme assistant sur ce qui sera le dernier film de Kenji Mizoguchi, La Rue de la honte. Il y rencontre l’actrice Ayako Wakao, qui incarne Yasumi, l'une des prostituées de l’œuvre crépusculaire du maître. Wakao deviendra la muse de Masumura qui la dirige un an plus tard dans Jeune fille sous ciel bleu (Ao-zora Musume), et qui l’accompagnera pendant plus de dix ans, malgré des relations orageuses. Dans Passion (Manji), elle incarne Mitsuko, une créature solaire et irrésistible séduisant Sonoko, une épouse oisive (Kyoko Kishida, l’actrice de La Femme des sables) puis son mari, entre manigances et perte de la raison. Dans des couleurs éclatantes, Masumura allie souffle tragique et bouffées d’érotisme pour adapter et remettre au goût du jour l’œuvre originelle de Junichiro Tanizaki. Passion est également l’occasion pour Yasuzo Masumura de collaborer avec Kaneto Shindo (l’auteur, entre autres, du magnifique L’Ile nue en 1960), qui a écrit le scénario de ce film.
LA FEMME DE SEISAKU
Après la passion saphique du justement nommé Passion et avant la passion proprement dévorante de La Bête aveugle, La Femme de Seisaku joue sur un autre reflet de la passion, un autre traitement mais tout aussi intense de la part de Masumura et de son scénariste, l’immense Kaneto Shindo. La Femme de Seisaku joue moins sur le registre de l'érotisme que Passion, moins sur l'onirisme sexuel et poétique que La Bête aveugle, mais se place davantage sur le terrain d'une sauvagerie qui fait l'urgence de cette union entre l’héroïne Okane et son soldat, une passion qui enfle et qui offre certaines séquences magnifiques (celle des bois, celle du lit où Masumura confirme son art très sensuel dans la façon de filmer la peau et les corps). Le tout dans un décor de cocotte minute prête à exploser, dans l'ombre du conflit russo-japonais qu'on ne voit jamais à l'écran et dont on ne perçoit que les retours de héros à célébrer ou lapider, avec les règles d'un village prompt à manger son voisin d'envie ou de jalousie - cette noire misanthropie qui ne fait que mettre davantage en valeur son couple de parias... la fin, à cet égard, est sublime. Cette façon, sèche et abrupte, de terminer sur ce plan précis, refusant la facilité mélodramatique sur le destin de ses exclus. La séquence dite du clou, et son utilisation de la musique, par ce qu'elle montre (par ailleurs tout le film est magnifiquement réalisé avec une science absolue du cadre), par ce qu'elle signifie, s’avère renversante.
TATOUAGE
Tatouage constitue une nouvelle plongée chez Yasuzo Masumura, marquée du rouge sceau de son auteur: par son héroïne forte et duplice, prisonnière bafouée mais araignée prédatrice, par ses amours perverses et ses jets d’érotisme, par son crépuscule sans espoir, Tatouage a dans sa peau tout ce qui fait le cinéma de Masumura. Soit le récit d’Otsuya (Ayako Wakao, une nouvelle fois), amoureuse en fuite qui termine geisha et qui, araignée gravée dans le dos, se décide alors à se venger de la gente masculine. Tatouage se classe certainement un cran en dessous de La Bête aveugle ou La Femme de Seisaku à cause d’un rythme un peu plus laborieux, d’une histoire un peu moins bien menée. Mais, encore une fois, quel spectacle du point de vue de la mise en scène, ces majestueuses peintures horizontales, cette composition chromatique, cette façon de jouer avec la profondeur de champ. Tatouage, malgré ses faiblesses, est d’une beauté insensée et ininterrompue d’un bout à l’autre.
LA BETE AVEUGLE
Cinq ans après Passion, Yasuzo Masumura s’attaque à une autre adaptation littéraire, avec cette fois-ci La Bête aveugle, l’œuvre d’Edogawa Rampo (le prolifique écrivain nippon qui a emprunté son nom, en phonétique, à Edgar Allan Poe), connu comme une grande figure de la littérature fantastique japonaise. Entre temps, le réalisateur a tourné d’autres films avec Ayako Wakao, et la retrouve pour une histoire où la puissance érotique et les passions dévorantes surpassent l’entendement, poussant plus loin encore le pas de deux entre Eros et Thanatos. Masumura conte l’histoire d’un sculpteur aveugle, enlevant une jeune femme qui va lui servir de modèle pour une statue, sous le regard méfiant de sa mère avec qui il entretient une relation toute oedipienne. Dans un décor totalement surréaliste (un atelier où les murs sont ornés de fragments féminins – un œil, une bouche, un sein), Masumura explore le désir jusqu’au vice, un plaisir jusqu’à la douleur à travers une spirale SM, lyrique et sombre, qui ne semble pas avoir de fin. Un imposé dans la filmo d’un réalisateur encore méconnu.
Nicolas Bardot