GOODBYE, DRAGON INN
Bu jian bu san
Taïwan - 2003
Avec Lee Kang-Sheng, Chen Shiang-Chyi, Kiyonobu Mitamura.
La dernière séance. "
Un fantôme hante ces lieux". Les premières
paroles prononcées après cinquante minutes de film
résument bien
Goodbye, Dragon Inn le dernier
long métrage du maître taiwanais Tsai Ming-Liang. L'auteur de
La Rivière et de
Et Là-bas
quelle heure est-t-il? met son art minutieux du
plan-séquence au service d'un déchirant hommage au
cinéma de son enfance. Le réalisateur se souvient des
chefs-d'oeuvre de King Hu, de la grande salle envahie
par les rires et les larmes du public, de l'atmosphère
magique de ce théâtre d'ombres et de lumières. Mais
plutôt que de ressasser les images du passé ou de les
recréer, à l'instar de Quentin Tarantino avec
Kill
Bill ou de Tsui Hark avec
The Lovers et
The Blade, il préfère effectuer un travail de
deuil, montrer peut-être pour la dernière fois tant le
cinéma d'antan est en danger dans l'archipel, ceux qui
ont permis à sa passion d'exister, de l'ouvreuse au
projectionniste, en passant bien sûr par les illustres
interprètes de son film fétiche
Dragon Inn,
Miao Tien et Shih Chun.
ET LA-BAS QUELLE HEURE EST-IL?
Ni neibian jidian?
Taïwan - 2001
Avec Lee Kang-Sheng, Chen Shiang-Chyi, Lu Yi-Ching.
Des adieux à jamais.
Et là-bas quelle heure est-il? commence à l'endroit même où s'achevait
La Rivière: dans l'embrasure d'une fenêtre. Délivré de ses malheurs, Hsiao-Kang levait les yeux au ciel sur une terrasse inondée de lumière. Ici, les traits sont familiers, ceux d'un vieil homme (Miao Tien) prêt à passer à table, appelant en vain son fils, fumant une cigarette puis s'éloignant imperceptiblement du cadre. L'attente se prolonge et semble ne mener nulle part. La séquence suivante, le père n'est plus qu'un amas de cendres dans une urne funéraire. A travers ses films, Tsai Ming-Liang n'a jamais cessé de dévisager la mort, qu'elle soit symbolisée par des existences moribondes ou des anti-héros défaits, perdus dans une prison d'escaliers et de cages d'ascenseur. Les fantômes et les feux éteints de
Goodbye, Dragon Inn, le représentant des pompes funèbres de
Vive l'amour; tous trahissent la même obsession. Dans son cinquième long métrage, Tsai fait front à la séparation, aux manques engendrés par le deuil et le déracinement. Après le départ de Shiang-Chyi à qui il a vendu sa montre, Hsiao-Kang s'entête à remonter toutes les horloges de Taipei. Elle à Paris, lui retenu sur une île, à l'autre bout du monde. En dépit de la distance, un soupçon d'onirisme crépite encore. Aperçu angoissant de la vie parisienne, lettre d'amour aux
400 Coups de François Truffaut,
Et là-bas... retrouve accidentellement la trace de Jean-Pierre Léaud sur le banc d'un cimetière... Rencontre salvatrice, belle à mourir ou proprement miraculeuse?
Danielle Chou
THE HOLE
Dong
Taïwan - 1998
Avec Lee Kang-Sheng, Yang Kuei-Mei, Miao Tien.
1 + 1. Querelles à deux, subterfuges à trois... Le cinéma de Tsai Ming-Liang obéit à une redoutable arithmétique, aussi disciplinée qu'une rangée de noires et de croches. C'est sous l'impulsion d'Arte et de la série
2000 vu par... que Tsai emprunte pour la première fois les atours pimpants de la comédie musicale. Cauchemar ruisselant, pollution à son paroxysme: l'apocalypse selon Tsai n'a rien d'extravagant, le chaos et la misère sociale sont relégués hors-champ. Les rituels les plus ordinaires effraient eux davantage. Deux rescapés du déluge vivent cloîtrés dans un HLM délabré, rattrapent un semblant de normalité au milieu des sacs d'ordure, se flairent, s'épient, sans pousser plus loin la communication. L'homme vit à l'étage, la femme est sa voisine du dessous. Entre leurs deux appartements, un trou impossible à colmater, un orifice révélant un tissu de connotations sexuelles, tantôt menaçant, tantôt attrayant. Dans ces retraites en perdition, où seule l'eau (la pluie, les larmes, l'urine) réunit les pestiférés, s'opère pourtant une cassure inattendue. Tsai rompt la noirceur et l'intransigeance de l'intrigue par des éclairs de comédie musicale fauchée, où un éternuement suffit à ressusciter les standards de Grace Chang, égérie pop de la Chine des années soixante. Narcissiques et égoïstes, le voyeur et son objet du désir caressent encore l'espoir d'un amour réciproque. La peur de l'autre et la hantise de la promiscuité n'ont jamais été vaincus avec autant de candeur et d'élégance.
Danielle Chou
LA RIVIERE
He liu
Taïwan - 1997
Avec Lee Kang-Sheng, Lu Yi-Ching, Miao Tien.
Péril en la demeure. Hsiao-Kang se jette à l'eau. Son corps flotte à la surface, une réalisatrice (Ann Hui) lui demande de simuler un cadavre. Le jeune homme s'exécute mais son apathie est telle qu'elle effraie l'équipe de tournage. Peut-on sembler plus mort qu'un mort lui-même? Nocive et pâteuse, la rivière en question laisse présager des tourments à venir. De cette baignade interdite naît une étrange douleur à la nuque, si insupportable qu'elle finit par infecter les relations, engourdir les sentiments, et traverser de part en part une famille déjà disloquée. Cette douleur, c'est à la fois l'épidémie occulte de
The Hole, la tristesse impassible de
Vive l'amour et le deuil du père d'
Et là-bas quelle heure est-il?. Tsai inflige au corps de Lee Kang-Sheng des torsions pénibles et grotesques. Hsiao-Kang arbore une minerve et imprime au récit sa démarche gauche et saccadée. Les boitillements du personnage ne font que souligner le déséquilibre et la détresse voilée des parents. Chez Tsai, la famille a perdu sa vertu consolatrice. Père, mère et fils ne s'adressent plus la parole, le foyer soigneusement scindé en trois cloisons distinctes n'abrite que des étrangers. La main du désir se révèle incestueuse, les étreintes machinales renvoient à la solitude de chacun. L'eau, toujours elle, s'insinue partout, symbole d'une sexualité insatisfaite, véhicule du mal-être. Aussi limpide et oppressante que les coeurs sont asséchés.
Danielle Chou
VIVE L'AMOUR
Aiqing wansui
Taïwan - 1994
Avec Lee Kang-Sheng, Yang Kuei-Mei, Chen Chao-Jung.
Le silence est d'or. A l'image de May Lin éclatant en sanglots dans un plan-séquence éreintant, la mise en scène de Tsai Ming-Liang s'affranchit de tout superflu et va au bout de sa logique abstraite et déliquescente. L'action minimaliste, méticuleusement pensée et chorégraphiée, se suffit à elle-même. Puisque les personnages vivent reclus et ont perdu toute aptitude à converser, les dialogues appauvris ne présentent plus le moindre intérêt. La bande-son ne restitue que le bourdonnement de la foule, le raffut des perceuses et les siffllements d'une tuyauterie défaillante. Qu'une femme pleure sans discontinuer, qu'un intrus embrasse un garçon assoupi,
Vive l'amour traduit par des mouvements simples et abrupts des émotions houleuses et bien trop ambivalentes pour être réduites à des mots. Les déplacements, la langueur, le magnétisme des acteurs se rapprochent du mime et des jeux d'ombre, à mi-chemin entre la comédie burlesque et la suggestion théâtrale. Dans un Taiwan étrangement dépeuplé où la crise du logement coïncide avec un profond désarroi, la chair est devenue un élément du décor, un mur imperméable au plaisir. Dans ses tableaux "hygiéniques" de la monotonie urbaine, Tsai Ming-Liang en montre la valeur purement utilitaire. Le rituel du bain, les longs repas et les émissions culinaires prennent ainsi une importance décuplée. May Lin, Hsiao-Kang et Ah-Jung ne sont plus que des corps-récipients qu'on emplit d'amertume pour les vider aussitôt auprès.
Danielle Chou