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PEDRO ALMODOVAR


En une quinzaine de longs-métrages, Pedro Almodovar s'est peu à peu établi comme l'un des metteurs en scène européens les plus importants. Virage primordial dans la carrière du réalisateur, la vague post-movida qui a commencé à déferler à partir de La Fleur de mon secret. Les couleurs criardes et le kitsch de Kika sont laissés aux vestiaires pour explorer un genre (le mélo) porté aux nues par son sublime Parle avec elle. Regard sur quatre films qui reconstruisent Almodovar, et qui le mènent à sa Mauvaise éducation.


PARLE AVEC ELLE

Hable con ella
Espagne, 2002
Avec Javier Camara, Dario Grandinetti, Leonor Watling.

Après le triomphe du flamboyant Tout sur ma mère, de la Croisette jusqu'aux Oscars, on s'attendait à ce que Pedro Almodovar cède aux sirènes hollywoodiennes. Il prend ainsi tout le monde par surprise en tournant son nouveau film en Espagne, avec un casting exempt de stars (sa "famille" n'apparait qu'en cameos). Bien lui en a t-il pris? Toujours est il qu'il signe là une oeuvre quasi parfaite, quintessence du mélo bouleversant et subtil. Ce Parle avec elle suit le virage amorcé depuis le très beau La Fleur de mon secret, délaissant les franches excentricités de Kika pour une mélancolie, un spleen plus profonds. C'est à un miracle de subtilité et de retenue que le spectateur assiste: Almodovar peut évoquer la mort, la solitude, lorgner presque vers la nécrophilie sans jamais donner dans le larmoyant, le pathos ou le vulgaire. Grâce à un amour certain de ses personnages (une torera forte et vulnérable, une jeune danseuse, un infirmier amoureux et un journaliste résigné), par ailleurs tous formidablement interprétés. Mais également grâce au côté aérien du film.


TOUT SUR MA MERE

Todo sobre mi madre
Espagne, 1999
Avec Cecilia Roth, Marisa Paredes, Candela Pena.

Ange fauché en plein vol, le choc est plus présent que jamais. Pedro Almodovar filme la jeunesse fougueuse, pleine d'idéaux et de secrets. Il la filme au plus proche, nous la livre dans sa plus pure intimité, avant de l'arracher à nos yeux embués. Déchirement insoutenable qui parcourt l'œuvre de part en part, à travers chacun de ses personnages: père travesti ne prenant connaissance de l'existence de son fils qu'une fois celui-ci décédé, jeune future mère qui insuffle chaque jour le virus HIV à son fils à naître, actrice en conflit perpétuel avec sa maîtresse, mère tiraillée entre deux villes qu'elle aime mais devenues invivables. Sur fond de Federico Garcia Lorca, Mankiewicz et Tennesse Williams, Tout sur ma mère questionne la capacité qu'ont les femmes à jouer, à paraître, à se cacher derrière un personnage pour surmonter la douleur, fuir la perte. Des femmes qui s'enfuient, déménagent, à l'image de Manuela, parcourant les tunnels interminables des trains entre Madrid et Barcelone, entre le fils et le père, entre les trois Esteban de sa vie. Des femmes qui passent leur temps à se confesser les unes aux autres, se soutenir, tout en se mentant pour atténuer la portée de leur révélation. Hommage aux femmes donc et, à travers elles, aux actrices de tout temps, de tout type, de tout âge.

Julie Anterrieu



EN CHAIR ET EN OS

Carne tremula
Espagne, 1997
Avec Javier Bardem, Francesca Neri, Liberto Rabal.

En chair et en os est souvent un long métrage négligé par les amoureux du réalisateur madrilène. Moins chargé émotionnellement que Tout sur ma mère ou La Fleur de mon secret, moins tourbillonnant que Femmes au bord de la crise de nerf ou Talons aiguilles, il est en apparence un film mineur dans l'ample filmographie du cinéaste, un exercice de style moyennement convaincant sous forme d'hommage au film noir américain. Une révision s'impose. Adaptation très libre d'un roman de Ruth Rendell (Live Flesh), Carne tremula "chair tremblante", titre original beaucoup plus proche du sens profond de l'oeuvre que sa traduction française, vaut mieux que sa réputation. Pedro Almodovar y démontre sa capacité à installer une intrigue labyrinthique en livrant avec parcimonie les informations, à mêler grande et petite histoire, récit policier et sous-texte politique. Pour la première fois, il tourne le dos à ses tics formels pour plonger ses personnages dans un environnement réaliste, le Madrid d'aujourd'hui, partagé comme l'héroïne principale du film entre son passé et son désir de modernité. Et si le dénouement déçoit, il est difficile d'oublier les errances nocturnes de Victor dans la capitale, le regard jaloux de David cloué dans un fauteuil roulant et la beauté incendiaire d'Elena, femme fatale malgré elle.

Yannick Vély



LA FLEUR DE MON SECRET

La Flor de mi secreto
Espagne, 1995
Avec Marisa Paredes, Juan Echanove, Carmen Elias.

La Fleur de mon secret marque un tournant dans la carrière de Pedro Almodovar. Après son plus mauvais film, le satirique Kika, il abandonnait enfin son folklore hystérique pour signer un magnifique portrait de femme. Bien sûr, Talons aiguilles possédait déjà des accents mélodramatiques flamboyants mais ceux-ci accompagnaient une intrigue policière beaucoup plus classique. Nul besoin de cet artifice dans La Fleur de mon secret. Par l'intermédiaire de Leo, romancière à succès condamnée à une écriture à l'eau de rose, qui rêve d'une autre vie, d'une approche plus réaliste et violente de la littérature, le cinéaste espagnol met à nu ses doutes existentiels. Leo détruit volontairement ses oeuvres passées pour accomplir sa mue. Le réalisateur change radicalement sa mise en scène pour attester d'une maturité nouvelle en lorgnant sur le cinéma de Douglas Sirk. Si l'habillage kitsch reste toujours présent, désormais les passions seront sous-jacentes, les crises de nerf silencieuses. Pour revenir en paix avec soi-même et refermer des cicatrices sentimentales encore béantes, Leo (Marisa Paredes, toujours magnifique devant la caméra de Pedro Almodovar) retournera sur les lieux de son enfance pour accomplir le deuil de ses amours passés. Enfin apaisée avec ses démons intérieurs, elle (il) pourra entamer une nouvelle carrière artistique.

Yannick Vély





 
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