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GEORGE A. ROMERO - EVIL OF THE DEAD
En quarante années de radiographie de la société américaine, George Romero a su à la fois renouveler
son style, mais également livrer une trilogie (à laquelle nous joignons ici le segment "dissident")
incroyable de cohérence, ponctuant chaque décennie d'un nouveau chef d'œuvre imparable. A chaque film,
une claque assenée à la gueule d'un spectateur réjouit, un discours renforcé par une forme éblouissante,
le dépassement des limites de l'horreur. La saga des morts-vivants est à l'horreur ce que Le Parrain
est au film de gangsters, une date, une œuvre absolument incontournable.
LA NUIT DES MORTS-VIVANTS (1968)
(Night of the Living Dead - 1968)
Avec Duane Jones, Judith O'Dea, Karl Hardman
La révélation d'un auteur, l'élévation d'un genre vers son acception métaphorique et contemporaine (ici,
la parabole sur la guerre du Vietnam), et l'utilisation répétée de scènes gores à des fins psychologiquement
choquantes.
La Nuit des morts-vivants renouvelle intégralement le genre, le transcende entièrement, pour
s'imposer en nouveau maître étalon. Pourtant ce n'est à la base qu'un vague petit projet mercantile destiné
à rapporter un peu d'argent à un jeune cinéaste de publicités et reportages, et ouvertement pompé sur le
fameux
Je suis une légende de Richard Matheson. Mais l'intelligence du procédé (noir et blanc, caméra portée
à l'épaule, acteurs amateurs pour la plupart...) liée à l'absence de moyens (112.000$ de budget) font du film
une œuvre unique et contestataire, libérant le cinéma fantastique de ses oripeaux classiques (la Hammer) ou
oniriques (Mario Bava). D'un point de vue purement horrifique, Romero dépasse toutes les limites de l'époque,
notamment par le biais de deux scènes qui remettent en cause les liens familiaux les plus élémentaires: lorsque
l'être aimé devient méconnaissable et monstrueux, que nous reste-t-il? Question bouleversante, traumatisante, qui
aboutit ici au meurtre de l'héroïne par son propre frère zombifié, et à celui d'une mère par sa fille armée d'une
truelle. Une date dans le cinéma d'horreur.
Anthony Sitruk
ZOMBIE
(Dawn of the Dead - 1978)
Avec David Emge, Ken Foree, Scott H. Reiniger
Alors que les droits de
La Nuit des morts-vivants sont dilapidés entre ses différents producteurs,
que
The Crazies,
Season of the Witch et
Martin sont de purs échecs commerciaux, Romero se décide enfin,
dix ans après son chef-d'œuvre, à lui donner une suite. Un budget dix fois supérieur à celui de l'original,
un tournage étalé sur plusieurs mois et plusieurs villes, un accident qui faillit coûter la vie à Tom Savini
sur le tournage, et au final un chef-d'œuvre absolu du fantastique qui s'installe illico en tête des films
du genre. Des trois montages proposés, retenons ici celui de Dario Argento (producteur du film). Pour
plusieurs raisons. Un, parce que c'est tout simplement celui distribué en Europe. Deux, parce qu'il s'impose
pour beaucoup comme la meilleure version. Trois, parce que cette hargne visuelle s'accompagne de la sublime
partition des Goblins, faisant de
Zombie une œuvre hallucinante de rythme et de fureur, une sorte de western
urbain dans lequel les zombies sont décanillés à la pelle dans une orgie sanglante et baroque. Au delà de ces
divergences de montage, le film de Romero reste la plus implacable preuve de la nécessité d'un discours en
fond qui soutient la forme sans jamais la plomber.
Anthony Sitruk
LE JOUR DES MORTS-VIVANTS
(Day of the Dead - 1986)
Avec Lori Cardille, Terry Alexander, Joseph Pilato
Attendu comme le messie après une décennie ponctuée de réussites (
Martin,
Creepshow et surtout
Zombie)
mais aussi de semi ratages (
Knightriders), George Romero prend le parti de décevoir volontairement en
réalisant un film qui, d'emblée, ne cherche jamais à concurrencer le segment qui le précède et joue sur un
autre tableau. Bavard, finalement assez proche du montage américain de
Zombie - différent de celui diffusé
en Europe et concocté par Argento -,
Le Jour des morts-vivants reste, en dépit de ses innombrables qualités
(les maquillages de Savini, notamment), l'épisode mal aimé de la saga. Sortant peu après
Le Retour des morts-vivants,
explorant un genre vulgarisé par le clip
Thriller de Michael Jackson et John Landis, le film de Romero privilégie le
discours à l'action, ne s'adonnant au gore qu'à l'issue d'une seconde partie incroyablement sanglante. Profondément
anti-militariste, Romero enterre ironiquement un échantillon d'humanité dans un abri anti-atomique, tandis que les
morts ont pris le contrôle du monde. Scientifiques, militaires, civils, la guerre fait rage entre les groupes avant
même d'être interrompue par l'arrivée des zombies. Face à l'adversité, les humains ne s'entraident pas, ils se
divisent. Discours connu de la saga, doublé ici par l'idée d'un zombie éduqué (Bub), probable représentant d'un
avenir sombre dans lequel les vivants utiliseraient les morts à des fins utiles. Un chef-d'œuvre discret, réévalué
à la hausse avec les années, qui clôt (pour un temps) magnifiquement la trilogie initiale.
Anthony Sitruk
LA NUIT DES MORTS-VIVANTS (1990)
(Night of the Living Dead - 1985)
Avec Tony Todd, Patricia Tallman, Tom Towles
Alors que les fans réclament à corps et à cris un quatrième tome à sa saga, Romero surprend en produisant...
un remake de sa
Nuit des morts-vivants, remise au goût du jour par le maquilleur Tom Savini (
Zombie,
Le Jour
des morts-vivants) qui accède ici pour la première fois au poste de metteur en scène. Classique au niveau du
déroulement (le scénario suit scrupuleusement la trame de l'original), cette
Nuit des morts-vivants version 90's
innove principalement par son personnage féminin bien plus résistant que dans l'original, et par un renouvellement
globale de ses maquillages et de la vision du mort-vivant. Poussant le réalisme à son paroxysme, Savini utilise les
connaissances acquises lors de la guerre du Vietnam (pour laquelle il fut appelé en tant que photographe), lors des
nombreuses visites dans des morgues, ainsi que son expérience de coopération avec la police (pour laquelle il a
fait des simulations de meurtre), pour livrer à l'écran les zombies les plus proches de la réalité jamais vus.
Maigres, les yeux vitreux, la peau crevassée, ces morts-vivants s'éloignent radicalement de ceux imaginés pour
les autres films de la série. Au-delà de cet aspect, reste un film consciencieux, un rien désuet dans son classicisme,
mais constamment prenant. Un projet mercantile qui aboutit à une petite réussite à l'actif d'un réalisateur
débutant, sans avoir bien entendu la puissance référentielle de l'original.
Anthony Sitruk