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LE FESTIN NU LA FEMME, LE MEILLEUR ENNEMI DE L'ARTISTE
Témoignage à propos d'une maladie
Je me suis éveillé de la Maladie à l'âge de quarante cinq ans, sain d'esprit et relativement sain de corps,
si j'excepte un foie affaibli et ce masque de chair d'emprunt que portent tous ceux qui ont survécu au Mal...
La plupart des survivants ne se souviennent pas du délire dans tous ses détails. Il semble que j'aie enregistré
mes impressions sur ce mal et son délire, mais je n'ai guère souvenir d'avoir rédigé les notes que l'on a publiées
en langue anglaise sous le titre Naked Lunch-Le Festin nu. C'est Jack Kerouac qui m'a suggéré ce titre et
je n'en ai compris la signification que très récemment, après ma guérison. Il a exactement le sens de ses termes:
le festin NU-cet instant pétrifié et glacé où chacun peut voir ce qui est piqué au bout de chaque
fourchette.
(extrait de l'introduction du Festin nu de William Burroughs)
Bref rappel des faits: William Lee (nous verrons dans quelles mesures ce personnage se rapproche de Burroughs),
écrivain refoulé, à l'homosexualité retenue, se réfugie après le meurtre de sa femme dans une zone de son esprit
qu'il croyait morte (une "dead zone"), celle de l'Interzone. Lieu imaginaire, dédale de rues semblables aux circuits
du cerveau, cette zone se situerait à Tanger et serait le terrain d'une gigantesque machination dont William Lee se
trouverait être l'un des pions. Persuadé de travailler comme agent pour une corporation internationale pour laquelle
il écrit des rapports, Lee ne se doute pas qu'il est en fait en train de rédiger ce qui sera son plus grand chef
d'oeuvre, Le Festin nu.
LES DANGERS AUXQUELS S'EXPOSE TOUT CREATEUR
Le film diffère des autres de Cronenberg: en plus des dysfonctionnements du corps
humain, le film parle aussi du danger de l'art, de la création et de la puissance d'un esprit tenu en otage par
des forces maléfiques et extraordinaires. C'est une métaphore des affres de la création. Lee doit extraire son
écriture du cauchemar. C'est dans la déchéance et la Maladie qu'il devient créatif, même s'il ne s'en rend pas
compte. Ecrire est un grand danger, Bill le dit lui-même: "J'ai arrêté d'écrire à dix ans, trop dangereux".
Le danger est de se faire déposséder de son esprit, de sa part de génie. Cocteau énonçait le même problème dans son
premier film, Le Sang d'un poète. Le poète est habité par une chose qui lui donne des ordres et des coups.
La poésie viole le poète (la machine à écrire dit à Bill: "je voudrais que vous tapiez quelques mots sur moi,
des mots que je vais vous dicter"). Le film devient une métaphore où on compare l'imagination à une maladie, à
un virus. Tout créateur s'expose à des forces étrangères et absorbantes: le scénariste de Barton Fink,
l'écrivain dans Naked Lunch, le poète chez Cocteau (Naked Lunch a sans doute plus à voir avec les
films de Cocteau qu'avec d'autres cinéastes de l'horreur: l'art comme danger, la notion de passage souvent renforcée
par des trucages, la recherche de la femme dans Orphée, et la poésie dictée par une machine, un auto
radio...)... L'art, de plus, est une arme parlante, selon Cronenberg (voir la main revolver de Videodrome).
Il est symptomatique de voir Bill échanger son revolver - avec lequel il a tué sa femme - contre une machine à
écrire - avec lequel il écrira son chef d'oeuvre. Ce dernier n'aurait jamais vu le jour sans ce meurtre et sans la
déchéance qui s'ensuit. Ce meurtre est l'instant initial de la vie de Lee - et de celle de Burroughs.
L'EPISODE TRAUMATIQUE INITIALE: EXTERMINATION DE L'HETERO ET REVELATION DE L'ECRIVAIN
Dans un accès de folie, Bill Lee, le personnage principal du chef d'oeuvre de Cronenberg, tue sa femme. Episode
accidentel de la vie de Burroughs, auteur du livre original, et de celle de Lee: Joan meurt en acceptant de mettre
un verre, que Bill doit viser avec son revolver, sur sa tête. Il lui fait un trou entre les deux yeux, épisode
important pour le personnage car il marque la prise de conscience par Bill de son homosexualité (en tuant Joan,
il tue la part d'hétérosexualité qui existe en lui), et de son talent d'écrivain (ce moment est un moment de vérité:
Bill s'enfuie et commence à rédiger ce qui deviendra Le Festin nu). Nous sommes en plein dans le pivot de
l'histoire. Lee fuit son ancienne vie d'exterminateur de cafards. La première balle ouvre le royaume de la
littérature et de la création. C'est à ce moment que l'écriture et la réalité ont fusionné pour lui.
Cherchant à se déculpabiliser de la mort de sa femme, il imagine que cette mort lui a été ordonnée par des forces
surnaturelles, et que ces mêmes forces lui demandent d'entrer à leurs services pour écrire des "rapports sur
l'assassinat de Joan Rohmer Lee par des forces non identifiées". En fuyant dans l'Interzone, Bill rencontre
un couple d'écrivains, les Frost. La femme, Joan, est interprétée par Judy Davis, tout comme la première Joan du
film. Joan II est le portrait craché (a "dead ringer") de Joan I. Lorsqu'à la fin du film, Bill part en
Annexie avec Joan II, et quand les gardes de la frontière lui demandent de prouver qu'il est écrivain, "écrivez
des mots", il doit recommencer son numéro de Guillaume Tell, et tue Joan II. "Bill est condamné à revivre ce
meurtre constamment et c'est avec cette même constance qu'il continuera d'écrire". "Joan est une abstraction,
une icône, une idée d'où il tirera son énergie pour l'éternité, un instant qu'il reproduira encore et encore".
(propos de David Cronenberg). Il doit revivre ce traumatisme , cette souffrance, pour redevenir créatif.
Que voit Bill dans la mort de sa femme? Un gigantesque complot international. Bill est exterminateur d'insectes
("votre femme est une agente de l"interzone corporated, il faut la tuer!"), il extermine par la même occasion
la part d'écrivain qui est en lui. Il s'injecte de temps à autres, sur conseil de sa femme, la poudre jaune dans le
sang. Joan, elle, est complètement accrochée à cette même poudre jaune, et s'injecte donc ce qui sert à exterminer.
Un insecte - la part d'écrivain de Bill Lee - désigne ce qu'il doit en fait détruire. En tuant sa femme, il réduit à
néant ce qui empêchait son devenir d'écrivain: son hétérosexualité. Ce meurtre représente une vengeance de son
inconscient créatif sur ce qui empêche cette part de création de s'affirmer: sa femme.
PART AUTOBIOGRAPHIQUE
Naked lunch est qu'une fausse biographie de Burroughs. Toutefois, quelques détails présentent des points
communs avec la vie de l'auteur. Le nom de Bill Lee n'a pas été choisi au hasard: ce personnage apparaît déjà dans
le roman, et il est aussi le pseudonyme que Burroughs avait choisi pour publier son roman Junkie. Le choix
de ce nom pour le personnage central du film est une façon de montrer que si ce personnage n'est pas Burroughs, il
ne s'en éloigne pas tant que ça. D'ailleurs, le film, à bien des moments, adapte la vie de l'écrivain. En effet,
les drogues imaginaires que prend Lee - poudre jaune pour exterminer les insectes, viande noire de centipèdes des
mers du sud, sperme de Mugwump...- ne sont que des métaphores des nombreuses drogues passées dans le sang de
Burroughs (surtout de l'opium, en fait - comme Cocteau). Drogues qui lui ont permis de supporter la mort de sa femme et la révélation de sa propre
homosexualité.
La mort de Joan Rohmer Burroughs est un épisode capital de la vie de l'écrivain car il l'a effectivement tuée
en voulant faire son "numéro de Guillaume Tell". Cette scène du film est réelle, et on peut même y voir une
illustration de la misogynie inconsciente de Burroughs qui voyait en la femme une espèce différente de l'homme,
voire même une espèce extra-terrestre (la machine à écrire insecte dit à Bill à propos de Joan: "Qui vous dit
qu'elle est vraiment un être humain?"). Burroughs n'a pas tué sa femme volontairement mais, comme il l'imagine,
son cerveau a peut être dévié la trajectoire de la balle sans que lui-même ne s'en aperçoive. Comme l'explique
Cronenberg, "c'est l'élément essentiel de sa vie, tout vient de là, encore et toujours. Pas moyen de l'effacer,
de l'oublier ou de s'en débarrasser".
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