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ENTER THE MATRIX
Sorti en 1999, Matrix pourrait être assez justement considéré comme le premier film du 21e siècle.
Accumulant d'innombrables influences, le film fait office de Star Wars de la nouvelle génération. Telle la
trilogie de George Lucas, celle des frères Wachowski présente un ensemble homogène composé de multiples éléments
empruntés à diverses cultures, de sources thématiques et esthétiques que l'œuvre digère de manière intelligente.
Des mythologies chrétiennes ou grecques au comic book, en passant par les écrits classiques de Joseph Campbell ou
la littérature de science-fiction, c'est tout un pan de la culture occidentale qui est traversé sous l'influence
formelle asiatique (combats au sabre, à l'arme lourde ou arts martiaux, japanimation, jeux vidéos...). Au croisement
d'inspirations diverses, l'univers de Matrix est souvent accusé de plagiat alors que d'un terreau commun à de
nombreux films, romans, bandes dessinées, il élabore une forme nouvelle, une greffe improbable et
réussie.
NEO AU PAYS DES MERVEILLES
Les Wachowski entament ainsi leur saga à partir d'une structure basique, commune à toute grande histoire, tout mythe.
Suivant les étapes présentées par Joseph Campbell dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages, le
protagoniste du film, tout d'abord en phase de déni, sera appelé à quitter la quiétude quotidienne, avant d'être
affranchi par une figure de mentor afin d'embrasser son destin et d'affronter les épreuves qui le mèneront à sa chute,
avant de renaître sous la forme d'un être accompli. Thomas Anderson est donc réveillé par Morpheus, qui lui fera
accepter son autre identité, celle de Neo, l'Elu. Un sauveur, dont l'arrivée fut prophétisée par un Oracle et qui,
comme Jésus, devra mourir pour mieux ressusciter. Les références religieuses ne s'arrêtent pas là. Anderson
(littéralement fils de l'Homme ) tient son prénom de Saint Thomas, qui ne croyait que ce qu'il voyait, et
devra alors voir de lui-même ce qu'il en est, comme lui indique par trois fois Morpheus au cours du film, ce
dernier étant lui-même baptisé d'après le Dieu des rêves de la mythologie grecque. Un guide spirituel qui cite
Simulacres et simulation de Jean Baudrillard ( "Bienvenue dans le désert de la réalité"), ouvrage
aperçu plus tôt chez Neo, ouvert au chapitre Nihilisme, le désespoir de considérer la vie comme dénuée de
sens. Les indices traversent le métrage de toutes parts, à l'instar des nombreux clins d'œil à Alice au pays des
merveilles de Lewis Caroll (suivre le lapin blanc, passer à travers le miroir...) ou autres contes de fées (le
baiser qui réveille Neo à la fin du film), ainsi qu'à 1984 de George Orwell (Neo, anagramme de "One", habite
la chambre 101, chambre dans laquelle, dans l'œuvre d'Orwell, on torturait des gens qui finissaient par croire
quelque chose de faux).
Les frères Wachowski empruntent des thèmes déjà usités par les auteurs de science-fiction modernes, comme la
transposition du mythe de la caverne de Platon à notre monde urbain et paranoïaque. Ainsi, des écrivains comme
Philip K. Dick (Ubik, Le Maître du Haut-Château) ou Alan Van Vogt (Le Monde du Non A)
s'amusaient à mettre en situation des héros perdus entre rêve et réalité, fantasme et vérité. Ils avaient déjà
dressé le constat d'une désincarnation de l'individu par une société de plus en plus automatisée qui cacherait son
but réel aux yeux de la population. De même, l'intelligence artificielle et le combat entre les hommes et les
machines ont été surexploités par la littérature fantastique du 20e siècle. L'univers d'Isaac Asimov (Les
Robots) apparaît comme une référence évidente. Plus prégnante encore sur Matrix est l'influence de
William Gibson, véritable créateur du courant cyberpunk, qui mélange intrigue de roman d'anticipation et
développement informatique. Son roman le plus célèbre, Le Neuromancien, partage de nombreuses similitudes
avec le début de l'aventure de Matrix. Thomas Anderson est un pur héros gibsonien, un petit pirate
informatique qui, sans le savoir, a mis le doigt dans un engrenage qui lui sera fatal. Sa première œuvre portée à
l'écran, Johnny Mnemonic, avait même pour interprète principal... Keanu Reeves. Mais la force des Wachowski
est de ne pas se limiter au monde réel ou à celui créé aujourd'hui par les réseaux informatiques. Ils ont développé
un univers unique, dépassé la frontière de notre monde contemporain, même customisé pour y intégrer, à l'image de
Metropolis de Fritz Lang, un deuxième monde, forcément caché et souterrain, opposé à celui reproduit par la
Matrice.
NOUVELLE VAGUE
Le parcours du héros s'inspire également de l'univers des jeux vidéos. Le téléphone sert de point d'entrée ou de
sortie dans la Matrice, il est possible d'acquérir de nouvelles capacités en téléchargeant les données directement
dans le cerveau, le personnage avance en fonction de choix décidant de la suite du récit (atteindre l'échafaudage
ou se faire arrêter par les agents, choisir de coopérer avec les autorités ou leur résister, prendre la pilule bleue
ou la rouge, laisser Morpheus mourir ou se sacrifier pour lui sauver la vie, affronter l'agent Smith ou fuir...),
tous découlent d'un schéma tiré du jeu vidéo, caractéristiques aussi des jeux des rôles, qu'ils soient sous forme
informatique ou livresque. L'influence du jeu vidéo imprègne aussi l'esthétique du film: les bureaux de Metacortex
à travers lesquels Neo doit échapper aux agents rappellent les labyrinthes de Pacman, le dojo où il s'entraîne
contre Morpheus et la station de métro où il combat Smith sont des décors presque identiques à ceux des niveaux de
Street Fighter II. Dans Matrix Reloaded, c'est le langage informatique qui sera à son tour retranscrit
à l'écran. Formellement, Matrix puise tout autant dans la bande-dessinée, et plus particulièrement dans les
comics. L'introduction du film, où Trinity est poursuivie par des policiers et des agents, n'est pas sans rappeler
le graphisme minimaliste du Sin City de Frank Miller, dans un noir et blanc presque expressionniste. D'autres
scènes d'actions ont été storyboardées par des artistes de ce support comme, par exemple, Steve Skroce (qui a œuvré
sur Spider-Man, X-Men). Plusieurs designs, pour le vaisseau notamment, sont signés Geoff Darrow
(Hard Boiled).
Enfin, dernière influence majeure, la contre-culture asiatique et notamment le manga et la japanimation. Les
Wachowski ont d'ailleurs produit The Animatrix, dix courts métrages d'animation réalisés par les meilleures
spécialistes du genre. A son générique, on retrouve de grands noms comme Yoshiaki Kawajiri (Ninja Scroll),
Watanabe Shinichiro (Cowboy bebop) ou encore le génial Koji Morimoto (Memories). Les autres références
les plus évidentes sont Ghost in the Shell de Masamune Shirow, porté à l'écran par Mamoru Oshii,
Patlabor I et II du même réalisateur, à qui l'on doit le vertigineux Avalon, ou encore,
Robotech-Macross et ses immenses robots dirigés par la pensée humaine. Par extension, on peut également
retrouver des similitudes entre Matrix et une flopée de mangas et films d'animation japonais, tant les frères
Wachowski apparaissent comme des fans transis. Les affrontements entre Neo et l'agent Smith rappellent ceux
d'Akira de Katsuhiro Otomo, le fond des films est proche de celui de Gunm de Yukito Kishiro, même si
cette dernière œuvre emprunte elle aussi sa trame à Metropolis de Fritz Lang. Enfin, pour les férus de la
partie informatique de Matrix, il faut impérativement découvrir la série Serial Experiments of Lain
de Ryutaro Nakamura, qui dépasse très largement la saga des Wachowski sur ce terrain précis.
THE MATRIX EVOLUTION
L'influence des mangas et des films d'animation japonais va au-delà de la thématique et des simples emprunts
esthétiques. Le manga se caractérise en effet par des enchaînements graphiques de point de vue à point de vue,
ce qui a pour effet, entre autres, de décomposer l'action à son maximum. L'emploi de l'effet "bullet time" ou encore
les multiples arrêts sur image qu'utilisent les Wachowski en sont une habile transposition cinématographique. Les
scènes de combat ont été confiées au chorégraphe chinois Yuen Woo Ping (Il était une fois en Chine, Taï
Chi Master). Matrix parvient à réaliser la jonction esthétique entre les films de sabre, ses combats en
apesanteur et les gunfights chers à John Woo. Le résultat sur l'écran est impressionnant. Bien sûr, les
puristes pourront arguer que Daniel Lee avait déjà réalisé cette synthèse sur le plan de la mise en scène dans
Black Mask avec Jet Li, mais ce film produit par Tsui Hark manquait cruellement de chair. La grande réussite
des Wachowski est bien là. Avoir assemblé les pièces du puzzle pour définir un monde cohérent et autonome. Depuis
le premier volet de la saga, de nombreux réalisateurs ont tenté de reproduire les avancées des Wachowski. Personne
n'est parvenu encore à les égaler.