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COUPS DE COEUR 2005


Trentenaires à la dérive, amours à contretemps, angoisse domestique, familles délurées, publicité galopante, pêcheurs découverts sur le tard, fée mutine, papys fringants et pères tous azimuts: FilmDeCulte met à l’honneur quelques thèmes et visages marquants de 2005. Neuf jalons patronnés par l’irrésistible Bill Murray, deux fois à l’affiche et deux fois père cette année (La Vie aquatique de Wes Anderson, Broken Flowers de Jim Jarmusch).


GENERATION PERDUE

"Le temps perdu ne se rattrape jamais", expliquait Madame Maldinet à sa classe de CP de 1983. Un temps précieux qui n’a cessé de s’accélérer et de glisser entre les doigts de cette nouvelle génération naissante. Deux décennies plus loin, le constat se teinte d’amertume. Ces jeunes adultes, qui passent le cap de la trentaine chaque année que 2000 égrène, se sont laissés prendre dans les mailles du filet. 2005 se fait l’écho du phénomène en dressant au travers de Garden State, En bonne compagnie et Rencontres à Elizabetown, trois portraits finement travaillés. Andrew, Carter et Drew sont du même moule. Partis trop vite à l’assaut d’une société où tout n’est qu’éphémère, leurs ailes se consument au moindre retour de flamme. Choisissant tous deux le suicide (corporel ou moral) comme premier remède, la similitude des parcours de Drew et Andrew dépassent la simple analogie patronymique. En plein deuil parental, les deux jeunes hommes se laissent embarquer dans un tourbillon régénérateur, puisant sa force dans des rencontres fortuites et des boutures de racines coupées prématurément. Mélange de ses deux aînés, Carter se crée de son côté, de gratins de macaronis en discussions houleuses, un nouveau père, une nouvelle famille pour l’épauler. Retrouver la confiance d’un entourage aimant, prendre enfin le temps de se poser les bonnes questions, se laisser vivre et découvrir le monde à travers les yeux des autres, d’une autre. Sur fond de ballade musicale, l’amertume disparaît peu à peu. Il faut se laisser le temps de trouver le bon chemin, tout ira mieux… un jour.

Julie Anterrieu




LE TEMPS QUI RESTE

L’une entonne timidement, à la guitare sèche, une dernière valse. L’autre, accrochée à son micro, soupire quelques notes abîmées. A la lumière du jour qui décline ou dans la nuit éclairée par quelques néons. Before Sunset et Three Times, deux poèmes a priori totalement différents (happening parisien contre afféterie taiwanaise), se retrouvent dans un même sablier amoureux, une urgence sentimentale d’un côté, et une boucle (in)temporelle de l’autre. Richard Linklater peint les retrouvailles émues d’un béguin laissé en plan dix ans plus tôt dans les rues de Vienne. Hou Hsiao-Hsien compose trois mouvements sur le même thème enflammé à travers les âges, le temps des amours indolentes (sweet 60’s), de la liberté ambiguë (courtisanes et concubines) et de la jeunesse déphasée (mambo du millénaire nouveau), face au temps enfin retrouvé de Julie Delpy et Ethan Hawke. Madeleine des amants, la musique rappelle que, même chez le bon Demis Roussos, pluie et larmes se confondent, tandis que Nina Simone fait oublier le dernier avion qui viendra briser le temps suspendu. Fébriles, les corps impatients montent les marches une à une, se frôlent la main à l’arrêt de bus. Et en un dernier fondu, le rideau se ferme sur Céline et Jesse à mesure que la fumée monte aux yeux de May et Chen. Trois fois, au fil des années, HHH explore un amour que Linklater, ici et maintenant, ne laissera plus échapper.

Nicolas Bardot




HOME: SWEET HOME?

Pétris de mystère, invoquant en filigrane les ficelles d’un certain cinéma, Lemming, Caché, et La Moustache distillent insidieusement un malaise dont le nœud gît dans un cœur commun. A chaque fois, un couple, un foyer, et puis soudain un grain de sable dans le rouage bien huilé des quotidiens confortables où l’on dîne dans des services Bernardaud avant de se lover dans un canapé Habitat. Tout au long des trois films, cette persistance du décorum, comme un feuillage à la fois rassurant mais nid des plus odieux inconnus, reste un élément essentiel du désagrègement progressif de la relation de couple. En effet, face à la schizophrénie de Charlotte Gainsbourg dans Lemming, au refoulement de Daniel Auteuil dans Caché ou à la folie lancinante de Vincent Lindon dans La Moustache, l’aura protectrice naturelle d’un domus disparaît peu à peu pour ne laisser derrière qu’une froideur synonyme de danger. Ici transformés, les spectres de rigueur répondent à l’appel: tantôt un rongeur, tantôt une vidéo, tantôt des poils de barbe. L’exorcisme devient alors systématiquement une tragédie pour qui veut le pratiquer et l’équilibre du duo flanche pour se muer en crise conjugale. Le mal fait son effet par sa simple absence d’origine, on ne sait pas, on craint, la folie menace et sourd jusqu’au milieu des meubles hors de prix. Délibérément, Lemming, Caché et La Moustache innervent l’angoisse, non pas dans la redite des pénibles portes qui grincent, mais au cœur d’un supposé feng shui. Cette quasi gémellité même fait couler un sang neuf dans le cinéma fantastique français.

Grégory Bringand-Dedrumel




MYTHOMANIE ET PETITES MANIES

L’équipage du Belafonte maquille et enjolive ses odyssées sous-marines. Les Haruno sont aux commandes d’un étrange album familial, chaleureux et décousu. Manufactures colorées, cocottes bouillonnantes, La Vie aquatique et The Taste of Tea concrétisent les rêves et légitiment les pieux mensonges. Autour d’un patriarche pince-sans-rire (Bill Murray chez Wes Anderson, Tatsuya Gasyuin chez Katsuhito Ishii), une petite communauté fortifie son royaume imaginaire et s’affaire dans la cour de récré. Les uns en bonnet rouge et uniformes bleu ciel, les autres en nœuds papillon et costumes lamés. La polyphonie et les digressions donnent la victoire aux songes éveillés. Les requins-jaguars, les chiens à trois pattes, les hippocampes, les séances d’hypnose et les pirouettes cosmiques invitent aux cafouillages et aux hallucinations. Anderson et Ishii, tous deux fondus d’animation, éclairent l’envers du décor et montrent les rêveurs à l’œuvre. Steve Zissou est talonné par une équipe de tournage et trie avec soin ses archives. Yoshiko réalise un dessin-animé, Ayano supervise l’habillage d’une chanson. Un hymne champêtre (le facétieux Yama Yo des Little Tempo), des reprises bossa nova de David Bowie (Starman ou Life on Mars par Seu Jorge) ponctuent les sabordages, les courses euphoriques à vélo et les retrouvailles hésitantes (Zissou et Ned, Ayano et son ex). La Vie aquatique et The Taste of Tea affichent un artisanat et une manie du collage hors du temps. Loin de la ville, sans attache ni ancre, toujours à flot.

Danielle Chou




LE CONSTRUCTEUR SORT SON CARNET DE CHEQUE

Le 5 décembre dernier, on fêtait le "King Kong Day" à New York pour la première mondiale du nouveau chef-d’œuvre de Peter Jackson. Ce soir-là, on ne célébrait pas seulement le plus célèbre primate du cinéma mais également un nouveau modèle de partenariat. Celui signé en début d’année entre Volkswagen et NBC Universal pour 200 millions de dollars. Le contrat est le suivant: au cours des trois à cinq années à venir, les modèles du constructeur allemand apparaîtront dans pas moins de huit à dix films et autres séries du conglomérat. Le placement de produits n’est pas un nouveau-né dans le monde du cinéma, de même que les accords commerciaux exclusifs (McDonald et Disney, Burger King et Dreamworks); ce qui est nouveau ici, c’est l’étendue de la représentation. En effet, outre les films et les séries, l’image de Volkswagen sera présente dans des émissions télévisées, les parcs d’attractions d’Universal. Le constructeur pourra utiliser des extraits de films pour ses publicités et prêtera ses modèles pour figurer dans les making-of des futurs DVD. Première difficulté: King Kong se déroule dans les années 30, difficile de placer le dernier modèle du groupe. Pas de problème, Peter Jackson himself a tourné la publicité pour la Touareg et ce, dans les décors mêmes du film! De même, inutile de se demander quelle voiture foule le tapis rouge les soirs de première et quel logo apparaît lors des interviews. Ce genre de partenariat est annoncé comme le modèle du futur et à l’heure où Bruxelles réfléchit à l’autorisation du placement de produits en Europe, il semble que les écrans vont bientôt être tapissés de logos et les films ressembler à de longues publicités. La seule bonne nouvelle serait que ce genre d’accords s’accompagne d’une baisse du prix du ticket de cinéma.

Carine Filloux




FISHERMEN’S FRIEND

"Where the sea breaks its back", dixit le sous-titre original: l'île d'Unalaska. Dernier bastion du farest west états-unien, dernier vestige d'une civilisation domestiquée par la nature. En 1998, Braden King et Laura Moya en filment la lente agonie, compilent images d'archives, neigeuses déchirures évanescentes du paysage, gestes ancestraux des simples pêcheurs héroïques (échos fantomatiques des fishermen mutiques de La Peau trouée de Julien Samani, autre splendeur maritime de l'année). Les rehaussent de témoignages divers: histoires de pêche, de mer démontée, de casiers brinquebalants, de rencontres plus ou moins fusionnelles avec la nature... Composent une litanie des crabes pêchés, triés, empaquetés, rythmée par les ambiances envoûtantes du Boxhead Ensemble. Le film fait la tournée des festivals, y transporte ses panoramas rocheux, son noir & blanc épais et son lyrisme du quotidien. Persévérance de bon aloi puisque, sept ans après, Dutch Harbor, là où la mer vient s'éteindre arrive enfin en salles. C'était le 23 novembre dernier. La France cinéphile visitait un Palais royal et assistait à Trois enterrements. Sans se douter que le sublime viendrait de la mer. Il fallait bien une fin d'année pour lui tirer notre chapeau.

Guillaume Massart




MULTI-NATALIE

Tergiverser est inutile, avec quatre films en 2005 (cinq si V for Vendetta était sorti en novembre comme prévu), Natalie Portman s’impose comme l’une des têtes d’affiche sur lesquelles il faut compter. Quatre œuvres difficilement plus éloignées les unes des autres. Entre la grosse machine hollywoodienne (Star Wars), le film à Oscars (Closer), la petite production indé américaine (Garden State) et le film israélien d’auteur (Free Zone), la jeune actrice a su faire feu de tout bois. Passée en quelques mois de "jeune première tout fraîche et mignonne" à star confirmée, talentueuse et pailletée, Portman gère sa carrière au coup de cœur, profitant de sa notoriété starwarsienne pour s’imposer dans des projets plus ambitieux. Se sortant admirablement d’un rôle difficile dans Closer et récoltant sans l’air d’y toucher un Golden Globe et une nomination aux Oscars, elle démontre sa capacité à faire vivre un personnage complexe et secret. Si sa prestation dans la Revanche des Sith déçoit par sa minceur, Natalie conserve plusieurs atouts dans la manche. Free Zone d’Amos Gitai, également présenté à Cannes, où elle a défrayé la chronique en montant les marches du palais avec sa boule à zéro (reliquat de son tournage avec les frères Wachowski), se révèle un émouvant road-movie féminin laissant entrevoir sa beauté lumineuse. Sans oublier le culte et aérien Garden State, petit bonbon sucré doux-amer et décalé dans lequel elle fait flancher le cœur du comédien-réalisateur Zach Braff. 2005, année déterminante pour la belle qui n’est pas prête d’interrompre sa lancée puisqu’en 2006, elle sera à l’affiche d’un biopic de Milos Forman sur le peintre espagnol Goya.

Nicolas Plaire




LES PAPYS FLINGUEURS

L’année 2005 a été marquée par le retour des vieilles gueules, devant et derrière la caméra. Loin de la maison de retraite, Clint Eastwood (Million Dollar Baby), Woody Allen (Match Point) et Tommy Lee Jones (Trois Enterrements) ont remis au goût du jour le classicisme, une certaine vision d’un cinéma qui prend le temps d’exposer une histoire et de donner vie à des personnages aux destins exceptionnels, alors que Bill Murray (La Vie aquatique, Broken Flowers) a incarné la paternité fantasmée. Les traits burinés de Tommy Lee Jones et Clint Eastwood, de Morgan Freeman ou Bill Murray, tels des parchemins indéchiffrables, portent en eux les stigmates d’une existence tumultueuse et indécise, la mémoire des douleurs passées et des souvenirs enfouis. Il y a quelque chose de troublant dans ce retour aux premiers plans d’authentiques résistants au zapping des temps modernes. Et ce n’est pas un hasard si trois longs métrages très différents comme Million Dollar Baby, La Marche de l’empereur (version américaine) et La Guerre des mondes sollicitaient la voix ténébreuse de Morgan Freeman. Dans le chaos du monde contemporain, son timbre grave et solennel apparaît comme le dernier phare de la sagesse universelle.

Yannick Vély




LES PATERNELLES

Alors que la société occidentale a établi la paternité comme nouvelle valeur et que les pères s'assument enfin en tant que tels, ce thème universel s'est étrangement trouvé dans de nombreux films cette année. Sous différents aspects et dans des genres bien éloignés l'un de l'autre - du drame à la science-fiction en passant par le conte -, de nombreux personnages ont ainsi vécu la perte du père, les traumatisant à jamais et les menant à une mission sinon vengeresse (Batman Begins), au moins salvatrice (Harry Potter et la Coupe de feu). Les conflits sont nombreux, que le père soit décédé (Rencontres à Elizabethtown, qui verra la résolution du conflit) ou non (Alexandre). Beaucoup sont à la recherche d'un père (La Vie aquatique), d'un substitut (Neverland) ou d'une figure paternelle (La Revanche des Sith, Million Dollar Baby, seul film du lot où le personnage en manque de père est féminin). Certains vont évoluer et se réconcilier avec leur père, en offrant enfin à celui-ci, après des années de mésentente et d'incompréhension, la place qui est la sienne (Willy Wonka dans Charlie et la chocolaterie, La Guerre des mondes, Garden State). Enfin, 2005 a vu aussi de nombreux hommes en quête d'eux-mêmes, trouvant en leur nouveau rôle de père (Bill Murray par deux fois dans La Vie aquatique et Broken Flowers, Don’t Come Knockin’, Neverland, La Guerre des mondes) ou en leur reconstruction en tant que tel, suite au deuil de leur enfant (Papa et Keane), un nouveau sens à leur vie et un nouveau départ.

Marlène Weil-Masson



 
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