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DU PSYCHOBAT AU BATGAY
LA SAGA BATMAN
Quatre films, deux auteurs, un chef d'œuvre, trois comédiens dans le rôle principal, une galerie réjouissante de
bat-méchants, le début de la fin pour Schwarzenegger, des recettes historiques pour le premier épisode, etc. La
série des Batman à l'écran est propice à de longues discussions passionnées entre bat-fans. D'une franchise ultra
lucrative à la déchéance totale made in Bat-Schumacher, il n'y a qu'un pas franchi allègrement et malheureusement
par des bat-producteurs qui se sont pris un retour de bât-on mérité. Retour sur une série hybride, qui passe du
statut de série auteurisante à celui de pompe à fric.
WHATMAN ?
Lorsque les producteurs de Flashdance et Midnight Express, annoncent la production du premier film
inspiré de la célèbre bande dessinée de Bob Kane, le monde du cinéma hollywoodien se met en branle. Les bat-fans
sont partagés entre l'attente insupportable et la peur d'être déçus. Bien qu'elle ait eu ses adeptes, la version
ringarde de la série télévisée et son adaptation en long métrage n'étaient pas au goût de la majorité des fans de
base. D'inévitables questions se posent alors: qui pour jouer Batman? Qui pour réaliser le film? Les rumeurs vont
bon train pour ce blockbuster en projet depuis une dizaine d'années. Exit les vieux briscards du cinéma d'action
ou les faiseurs hollywoodiens, il faut un cinéaste ayant un vrai regard, un univers proche de celui du justicier.
Ce sera Tim Burton dont le Pee Wee a fait une grosse impression (à l'époque, Beetlejuice n'est pas
encore sorti) malgré son registre comique. Véritable petit génie au regard sombre et poétique, Burton n'apparaît
pas tout de suite comme l'homme de la situation, celui qui saura le mieux éloigner le film des délires colorés de
Richard Donner dans Superman. Cependant, en s'inspirant du traitement contemporain du personnage (notamment
le Dark Knight de Frank Miller auquel le film fait directement référence), Burton s'oriente vers une approche
plus sombre. Reste le problème du casting. Sylvester Stallone, envisagé un temps, est définitivement écarté. De même
pour Charlie Sheen, Steven Seagal, Mel Gibson et à peu près tout ce que Hollywood compte d'interprètes masculins.
Ce sera le moins physique Michael Keaton, qui enfilera la panoplie du justicier. Choisi entre autres pour sa vague
ressemblance avec Jack Nicholson mais surtout pour avoir déjà collaboré avec le cinéaste qui fut convaincu par son
interprétation d'un cocaïnomane alcoolique dans Retour à la vie. "Michael Keaton est différent, j'ai tout
vu dans ses yeux. Il est subtil, intense. Et c'est l'un des rares interprètes de comédie qui, brusquement, peut
passer au drame". L'acteur obtient même la bénédiction de Bob Kane mais a cependant du mal à se faire accepter
des fans. Ceux-ci exigeront même une bande-annonce en avance. Une fois convaincus, plus rien ne les empêchera de
faire du film un succès. Fort d'une distribution prestigieuse (à laquelle on ajoute la star féminine du moment, Kim
Basinger), d'un budget décent de trente-cinq millions de dollars, et des décors impressionnants d'Anton Furst (qui
mélangera volontairement des styles architecturaux non-harmonieux pour faire de Gotham City la métropole la plus
laide possible), le tournage peut commencer.
Jon Peters et Peter Guber ont retenu la leçon de George Lucas et inondent le monde d'un merchandising immonde et
de la non moins grave chanson de Prince - qui, à l'époque, éclipsera malheureusement la sublime partition de Danny
Elfman. Le cinéma entre dans l'ère de la Batmania, et le pari est gagné avant même la sortie du film. Les chiffres
sont éloquents: avec plus de 42 millions de dollars engrangés le week-end de sa sortie, le film est un phénomène qui
renvoie aux oubliettes les succès de la décennie précédente. On parle de nouveau Spielberg, et Hollywood se lance
dans une course effrénée aux super-héros. Les costumes et tee-shirts Batman partent comme des petits pains,
cependant tout n'est pas rose... Michael Keaton serait aigri, car éclipsé par la performance du cabotin Nicholson.
Avant même la sortie du film, une rumeur faisait déjà son effet: Batman serait un bon gros navet. Devant le
résultat, les critiques se déchaînent et enterrent immédiatement un Tim Burton ayant soi disant vendu son âme au
diable. Devant le buzz créé par les producteurs, il va de soi qu'une déception est tout de suite amplifiée.
Pourtant, il convient de remettre, près de quinze ans plus tard, les pendules à l'heure. Mollement monté, le film
tend à démontrer que Burton n'est pas le plus à l'aise dans l'action. Le film est à l'image de la rigidité du héros
dans son lourd uniforme en vinyle. Venu jouer les pots de fleurs de service, Kim Basinger entame déjà sa déchéance
(interrompue récemment par un oscar du second rôle) avec son personnage de journaliste quelque peu inutile. A
l'opposé, Jack Nicholson entre instantanément et injustement dans le cercle des plus grands acteurs de tous les
temps grâce à son interprétation survoltée du Joker. Que reste-t-il? Une déception au vu du potentiel du matériau
de base pour certains peut-être, mais le film présente néanmoins bien des aspects intéressants. Si la réussite n'est
pas totale, Burton a posé les fondations qui lui permettront de signer son chef d'œuvre avec le retour de la
chauve-souris.
GOTH-MAN CITY
Avec plus de 250 millions de dollars engrangés par le premier film, il était évident qu'une suite ne tarderait pas à
faire son apparition. Tim Burton qui, après la promotion obligatoire, avait évoqué des problèmes sur le tournage du
premier épisode, accepte de reprendre les commandes mais impose ses conditions: un contrôle total sur le scénario,
le tournage et le montage. Dans cette optique, le statut de chef d'œuvre du film va de soi, d'autant que le cinéaste
venait de réaliser l'un des plus beaux films des années 90, Edward aux mains d'argent. Batman, le défi
est un film sombre, malade, dérangé. De son ouverture à la Citizen Kane, accompagnée par les notes
envoûtantes d'Elfman, à son plan final jubilatoire comme jamais, on a droit à une Catwoman au corps de rêve, se
baladant de toit en toit dans une combinaison de cuir, sans oublier Danny De Vito, méconnaissable, incarnant le Pingouin,
et réalisant sa plus impressionnante et effrayante performance d'acteur. Michael Keaton accepte d'endosser à nouveau
la panoplie à la condition que son personnage soit plus fouillé. Véritable délire érotique et pervers, le film
culmine dans une scène métaphorique dans laquelle le Pingouin caresse le chat de Catwoman tandis que celle ci gobe
un oiseau dans sa bouche. Probablement le plus beau 69 de l'histoire du cinéma. De son côté, le caractère
schizophrénique de Bruce Wayne est accentué, et son rôle approfondi, notamment dans sa relation avec Catwoman,
somptueusement jouée par Michelle Pfeiffer.
Les critiques sont en délire, Burton est célébré dans le monde entier comme le plus grand cinéaste vivant, le film
devient le meilleur de son auteur et sans trop de difficultés le meilleur de la série. Mais le film déconcerte. Les
spectateurs se sentent malheureusement peu concernés par les troubles psychanalytiques de personnages bien trop
humains. On s'éloigne encore plus du film de super-héros classique pour s'aventurer dans un trip gothique et
expressionniste, autrement dit une esthétique à l'opposé des attentes du public. L'auteur signe cependant un
diptyque cohérent et fabuleux. Malgré un premier week-end de nouveau historique, le film peine à engranger plus
de 170 millions de dollars, chiffre parfaitement honorable mais largement en deçà des espérances des producteurs,
qui ne tardent donc pas à revoir le concept de leur série. Batman fait peur? Soit, on va le guérir. La déchéance
commence.