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HOLLYWOOD ET LE MIRAGE ORIENTAL
Ces dernières années à Hollywood, la mode asiatique s'est répandue dans les blockbusters les plus imposants (Matrix et sa clique) jusqu'à ce que ses propres enfants viennent exploser le box-office local avec Tigre et Dragon. Mais si les modèles affluent (comme ils influencent Tarantino sur Kill Bill), si les réalisateurs, comme Ang Lee ou John Woo, traversent les océans, la réciproque est moins vraie du côté des comédiens d'origine asiatique. Panorama historique d'une conquête discrète.
DANS LE SILLON DU SAULE DE GLACE
De plus en plus représentée dans le paysage hollywoodien, la communauté afro-américaine ne pointe encore le bout de son nez que par quelques stars masculines (Denzel Washington, Will Smith ou Wesley Snipes) et féminines (Halle Berry). Mais encore plus invisibles, les comédiens asiatiques peinent fort à être représentés à Hollywood. Entre les millions d'Américains originaires d'Asie et les 30 millions d'Afro-américains, il y a certes un fossé de taille. Mais la présence en pointillé de comédiens d'origine asiatique dans des productions américaines jalonne une histoire particulière de Hollywood, avec un certain type de représentation qui évolue peu à peu au fil des années. A l'image des Noirs cantonnés aux rôles de porteurs de valises ou de braves domestiques, les Asiatiques sont d'abord considérés comme denrées exotiques et accessoires décoratifs. La première actrice à réellement imposer sa présence au point de devenir star se nomme Anna May Wong, incarnation glamour à la coiffure voisine de celle de Louise Brooks. Après quelques petits rôles à l'aurore des années 20, elle tourne dans Le Voleur de Bagdad (1924), puis enchaîne quelques succès commerciaux avant de partir en Europe où elle joua notamment aux côtés de Charles Laughton dans Piccadilly (1929). Elle retourne par la suite aux Etats-Unis pour tourner Shangai Express (1932) de Sternberg avec Marlene Dietrich. Sa carrière s'éteindra peu à peu avec les 40's après un parcours d'une cinquantaine de films, une mode passant avec elle. Son statut restera néanmoins assez unique.
BOURGEONS DE LOTUS
Au Japon, une actrice est à l'affiche des films les plus prestigieux de l'archipel. De Rashomon de Kurosawa aux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi en passant par la Palme d'or La Porte de l'enfer, Machiko Kyo est la comédienne nippone la plus connue à l'étranger. En 1956, elle tournera à Hollywood son unique film américain, La Petite maison de thé, une comédie avec Marlon Brando où elle joue l'exotique Fleur de Lotus - la dénomination parlant pour elle-même (pour anecdote Anna May Wong jouait une même Fleur de Lotus dans un film de 1922 intitulé The Toll of the Sea, indice d'un statut peu changeant en trois décennies). Née et vivant en Asie, contrairement à Wong, native des Etats-Unis, sa carrière tournera court à Hollywood. Pourtant, dès le second versant des 50's, les comédiens asiatiques, surtout japonais, commencent à recevoir des honneurs. En 1958, Sessue Hayakawa est nommé à l'Oscar du second rôle masculin pour son interprétation du Colonel Saito dans Le Pont de la rivière Kwaï, et la même année, la comédienne Miyoshi Umeki est nommée dans la catégorie féminine pour Sayonara où - comme Machiko Kyo - elle côtoie Marlon Brando. Si la reconnaissance des honneurs est une porte ouverte et montre que ces acteurs sont considérés dans des productions américaines, les lendemains ne tiennent pas forcement leurs promesses. Ainsi, Umeki ne tournera que 4 films (dont Une fille nommée Tamiko de John Sturges) avant de stopper sa carrière.
JEU DE MAINS
Les années se suivent et il n'y a guère de tête d'affiche qui tienne le coup sur la scène hollywoodienne. Un Toshiro Mifune, qui triomphe au Japon et collectionne les prix à l'étranger, participe bien à quelques films américains mais ses apparitions sont sporadiques et très typées (généralement dans des films relatant la Seconde Guerre Mondiale, avant d'offrir un regard décalé dans 1941 de Steven Spielberg). C'est seulement le début des 70's qui réveillera le tremblement de terre et le dragon avec lui. Nom: Lee, prénom: Bruce. L'enfant prodigue est en partie de la maison puisqu'il est né à San Francisco. En 3 films (dont le troisième, Opération dragon, est une production américaine), il construira une gloire qui portera haut son pavillon, et ce longtemps après sa mort, où son image sera d'ailleurs récupérée pour nombre de films. Il s'agit probablement là de la première immense icône aux traits orientaux, et son art fera école. Ses enfants auront des visages très divers, de Pat Morita qui, dans les années 80, jouera le Maître Miyagi dans Karaté Kid à Jackie Chan qui, dans les années 90, emporte avec lui sa spécialité, des comédies matinées de coups de tatanes. Entre les esclandres, quelques comédiens parviennent à se faire une place. Le Cambodgien Haing S. Ngor tourne La Déchirure (1984) sous la direction de Roland Joffé et sa performance est largement plébiscitée. Pour deux exemples aussi opposés que Morita et Ngor, ces coups d'éclat leur permettront de tourner d'autres films et de mener honnêtement leur carrière, mais sans jamais retrouver de réel prestige (si ce n'est le rôle principal tenu par le comédien cambodgien dans Entre ciel et terre d'Oliver Stone, trois ans avant qu'il ne soit assassiné).
LE TIGRE EN EVEIL
Après le triomphe Lee, un homonyme écrit quelques années plus tard une nouvelle page de l'histoire: avec Tigre et dragon (2000), Ang Lee parvient à imposer aux Etats-Unis un film tourné en cantonais. Réalisant plus de 100 millions de dollars au box-office US, le film de Ang Lee emmène dans ses traces des stars asiatiques comme Chow Yun-Fat (apparu notamment dans Anna et le Roi, 1999) ou Michelle Yeoh (qui fut une excellente James Bond Girl dans Demain ne meurt jamais, 1997). L'escale américaine demeure néanmoins fragile pour les deux comédiens. La premier se retrouvera ensuite dans des navets comme Le Gardien du manuscrit sacré (où il incarne le folklore de la sagesse orientale flanqué d'un blanc bec américain) et la seconde est retournée sur le continent asiatique où elle est reine. Pourtant, quelques années auparavant (1993), apparaissait à l'écran (de télé) une comédienne qui allait prendre malgré elle le flambeau historique de la représentation asiatique sur les toiles américaines. Après avoir tourné dans le court-métrage Protozoa de Darren Aronosky, la jeune Lucy Liu joue une souffreteuse dans un épisode de X-Files, puis reprend des forces pour incarner une avocate furieuse dans Ally McBeal, allant jusqu'à chiper la vedette à sa blanche partenaire, Calista Flockhart. Et si ses apparitions en guest star commencent à fleurir au cinéma (Payback de Helgeland), au diable s'il ne s'agit que de minuscules rôles (notamment dans Jugé coupable d'Eastwood).
LA REVANCHE DE LING WOO
Le déclic intervient avec Charlie's Angels, où elle est promue sex-symbol au même titre que Drew Barrymore et Cameron Diaz, s'éloignant des pures décorations exotiques et des utilités dans des films historiques. Ce statut sera renforcé avec Charlie’s Angels, les Anges se déchaînent, où elle sera davantage mise en avant, preuve de sa starification grandissante et de barrières qui, peu à peu, s'effacent. Les deux films passeront les 100 millions de dollars aux Etats-Unis, et Liu devient l'actrice d'origine asiatique la plus populaire depuis la divine Anna May Wong. Elle triomphera à nouveau (dans un petit rôle) avec Chicago, multi-oscarisé et canon au box-office (160 millions de dollars). Liu se permet des digressions dans de plus petits films (Hotel de Figgis, Cypher de Natali), histoire d'élargir sa palette (contrairement à ses prédécesseurs, elle n'est pas là que pour les coups de poings) et d'aplatir les étiquettes: sa réussite se situe peu à peu dans des rôles où elle ne joue pas l'Asiatique de service comme il a tant été le cas dans le passé. Native du Queens, elle a comme point commun avec Wong (née à Los Angeles) cette double culture qui lui permet de jongler avec les apparences. Ironie du sort, c'est dans un rôle archétypal que Tarantino fait d'elle une icône dans Kill Bill: celui d'une vengeresse redoutable au passé lourd de gémissements tus, et qui manie le sabre avec la plus grande dextérité. En trois ans, son salaire a quintuplé, indice américain s'il en est de sa popularité. Liu ne tient pas cependant à être porte-drapeau d'une communauté, et dit s'efforcer simplement d'être une Américaine d'origine asiatique qui joue la comédie, avec ce que cela implique d'identité culturelle bien digérée.
SCANDALEUSES GEISHAS
Mémoires d’une geisha marque, lui, une nouvelle drôle d’étape. Le studio souhaite en faire son poulain pour les Oscars, et se passe d’un alibi occidental en tête d’affiche, contrairement à Anna et le roi (Jodie Foster) et Le Dernier Samouraï (Tom Cruise). Place à Ziyi Zhang, Gong Li et Michelle Yeoh pour un film qui, s’il reste encore assez carte postale, détourne certains poncifs occidentaux en ne montrant pas des geishas baisant à tout va, le film s’achevant d’ailleurs avec l’arrivée de soldats américains gorgés de clichés, pour qui les geishas ne sont que prostituées exotiques. Le long métrage, assez sage, va pourtant créer la polémique. D’abord chez quelques geeks, pour qui il est scandaleux de ne pas employer des comédiennes japonaises pour des rôles de geishas, oubliant certainement qu’Elizabeth Taylor n’a jamais été égyptienne, qu’Anthony Quinn n’a jamais été grec, et qu’au cinéma, Lars Von Trier peut bien faire croire à des murs en traçant simplement des dessins à la craie sur la sol. Bien plus grave, la controverse en Chine, à propos d’une soi-disant scène d’amour entre Zhang et un comédien japonais (issue, en fait, d’un autre film dans lequel Ziyi ne joue même pas), réveille les tensions latentes entre les deux pays. Des extrémistes réclament la mise à mort de l’actrice (à la hache) ou le retrait de sa nationalité, et le film est finalement censuré par Pékin – on ne montrera pas des Chinoises dans des rôles de Japonaises. De son côté, Ziyi, souvent donnée dans les favorites aux Oscars, nommée aux Baftas comme aux Golden Globes, se voit privée de nomination, tout comme Gong Li. Les six citations du film seront, elles, réservées aux techniciens américains de l’équipe. D’un côté du globe comme de l’autre, difficile de ne pas se perdre dans la traduction.