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 KING KONG, LES DIFFERENTS FINALS
Trois films, trois finals, trois versions d'un passage obligé: l'assaut d'un gratte-ciel par Kong et la riposte armée de la société
L'ASSAUT DES KONG
En quelques images, la séquence gagnait ses galons de mythe cinématographique: un gorille géant perché en haut d'une tour aux mêmes proportions, acculé, traqué, abattu par la folie destructrice de l'humain. Erigée en haut d'un symbole du Nouveau Monde, la bête était écrasée par la machine destructrice qui l'avait placée sur un piédestal trop fragile pour sa masse. Rarement on avait si bien représenté l'opposition et l'incompréhension entre le Soi primitif et la soif d'échapper à son animalité. Kong, l'être qui trouvait l'amour et une raison de vivre, y trouvait par la même occasion une raison de mourir. Intolérable transcription de son appartenance au genre animal, l'Homme, fier et autodestructeur, se devait de déployer son arsenal avancé pour éradiquer cette erreur de la nature. Théâtre des opérations: New York, la ville éternelle, étendard de l'ère civilisée occidentale – visée pour ces mêmes raisons lors des attentats de septembre 2001 – devenait dès 1933 le lieu où se dénouait une tragédie moderne. Poussé à la fuite, l'instinct de Kong le pousse à chercher refuge vers les hauteurs, là où, croit-il, il sera à l'abri. Pourtant, c'est cette même réaction instinctive qui le mène à sa perte. Devenu une cible dégagée dans le ciel, l'armée n'aura pas de mal à le terrasser.
REACH FOR THE SKY
Achevé en 1931, l'Empire State Building – qui fut surnommé "l'abattoir" par les ouvriers qui travaillaient dessus – fut conçu pour être le symbole d'une Amérique victorieuse riant à la face de la Dépression, capable de se relever alors qu'elle n'avait jamais été aussi durement touchée économiquement. Flèche d'acier et de pierre découpant la skyline new-yorkaise et déchirant de le ciel de sa pointe, le building constituait un joyau neuf – et accessoirement plus haut immeuble du monde – lorsque le King Kong original sortit en salle en 1933. Soudainement, alors que la Terre ne connaît pas encore l'ère de l'information immédiate, l'immeuble devient un mythe, un symbole d'une ville et d'une nation. Final poignant d'une bête sacrifiée, Kong rencontre son destin dans un univers qui lui est étranger. De la forêt luxuriante jusqu'à la jungle de pierre, des lianes végétales aux lignes électriques, des feux indigènes aux lampes électriques, des canyons des vallées aux parois érigées par l'homme, New York figurait le double négatif de l'environnement naturel du gorille géant. Là où Kong pouvait vivre et s'épanouir, il s'est retrouvé réduit à une monstruosité supplémentaire chez les civilisés. Une anomalie intolérable en ce temps où la technologie était synonyme de progrès, d'assurance et où l'on s'appliquait à éradiquer toute trace reliant l'homme à sa propre nature.
KONG STRIKES BACK
Témoignage de l'évolution des mœurs et des esprits, le King Kong de 1976 prend des airs de fable écologique. La scène finale, se déroulant sur les toits des tours Jumelles du World Trade Center, donne, lors des derniers instants entre Kong et Dwan (la Ann Darrow version 76), une toute autre importance au singe. Ici, le symbole n'est plus à interpréter, contrairement au film de 33, la belle et la bête s'aiment mutuellement et malgré la peur qu'il inspire à Dwan, elle ne cherche plus à fuir le primate. Mutuellement apprivoisés et coincés en haut des tours (lesquelles seront achevées un an plus tard, en 1977), les deux amoureux du nouveau monde jouissent de quelques instants de calme sous la pleine lune. Si, dans sa substance, la scène reste identique à celle de son aîné, le déroulement diffère sur de nombreux points. Tout d'abord, utilisant la spécificité du doublé d'immeuble, le réalisateur, John Guillermin, fait sauter Kong d'un toit à l'autre, le pelage grillé par les lance-flammes de l'armée. Ensuite, des hélicoptères remplacent les vieux biplans. Avec la couleur, le sang fait son apparition, chaque impact de balle faisant jaillir une gerbe de sang d'un singe impuissant à repousser ses adversaires, lorsque les blessures du King Kong de Cooper et Schoedsack restaient de simples trous discrets dans la marionnette.
POWER KONG
Toutefois, tant dans la version de 1933 que celle de 76, la mise en scène paraît plombée par la lourdeur des effets spéciaux. Entre les matte paintings figés de New York et les incrustations fond bleu, aucune des deux scènes ne parvient à réellement convaincre a posteriori, en dehors de leur portée cinégénique et symbolique. Problèmes de perspectives ou bien répétition inlassable de cadres identiques, chaque version connaît son point faible alors que le film de Peter Jackson survole ses prédécesseurs avec l'aisance d'un maître des effets spéciaux. En effet, en choisissant de retourner dans l'environnement d'origine du monstre, le réalisateur néo-zélandais s'inspire des deux autres films pour créer une scène qui dépasse amplement la somme de ses parties. Empruntant l'empathie pour Kong du film de Guillermin tout en le renvoyant dans son époque et son Empire State, Jackson en profite pour effacer toutes les lourdeurs antérieures. La caméra devient libre, virevoltant autour de l'immeuble, suivant les avions et capturant toutes les acrobaties des protagonistes, elle libère enfin tout le potentiel dramatique de la scène en imposant une lecture unique à sa scène. Au travers d'un New York parfaitement recréé en image de synthèse – l'effet est bluffant de réalisme – l'allégorie de la confrontation entre la technologie et le primitif prend toute son ampleur.
LE NOUVEAU KONG
Apparaissant dans la peau d'un canonnier d'un biplan – tout comme Cooper et Schoedsack en 1933 – Peter Jackson devient alors l'artisan de la chute de la créature qu'il a contribué à créer. Incontestablement, il endosse le rôle du Dr Frankenstein, l'homme s'acharnant sur la bête qu'il aime pourtant profondément. Son apparition devient alors l'exact opposé de celle des réalisateurs en 1933. Alors qu'ils méprisaient la bête, Jackson quant à lui, ne peut laisser à quiconque la responsabilité d'être le bourreau et l'exécuteur de l'innocence incarnée. Dieu tuant sa créature. Incontestablement, c'est le respect du potentiel dramatique qui l'a mené à faire ce choix. Ainsi, les trois films assimilent les codes de leur époque pour recréer cet unique final flamboyant. Trois visions distinctes, traversées par leurs similitudes, leurs faiblesses et leurs qualités, elles s'inscrivent toutes différemment dans l'antichambre du drame et de la tragédie. Renouant avec la poésie nostalgique du premier film, la conclusion de Peter Jackson convoque une ampleur technologique immanquable et mémorable. Enfin, quelqu'un aura rendu justice à Kong et à son prodigieux destin.
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