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BENACQUISTA UN AUTEUR DRAGUE PAR LE CINEMA


Sur la quatrième de couverture de l’édition Folio de Saga de Tonino Benacquista, on peut lire: "Nous étions quatre: Louis avait usé sa vie à la Cinecità, Jérôme voulait conquérir Hollywood, Mathilde avait écrit trente-deux romans d’amour, et moi, Marco, j’aurais fait n’importe quoi – mais n’importe quoi – pour devenir scénariste". Surprenant de lire ces lignes aujourd’hui lorsque l’on sait que l’écrivain est devenu scénariste. Et pas des moindres puisqu'il s’est vu récompensé, avec Jacques Audiard, du César du meilleur scénario pour Sur mes lèvres. Alors que le 2 novembre sort La Boîte noire de Richard Berry, adaptation de la nouvelle éponyme de ce romancier issu du polar, nous nous octroyons un retour sur cet écrivain et ses affinités avec le septième art.


UNE BIOGRAPHIE

Tonino Benacquista est né en 1961. Fils d’immigrés italiens, il a passé sa jeunesse à Vitry-sur-Seine, une banlieue populaire proche de Paris. Etonnement, les Benacquista ne possédaient pas de livres. Le seul que son père n’ait jamais touché était en grec et il l’a fumé pendant la guerre en Albanie. C’est certainement la raison pour laquelle le petit Tonino s’intéresse à la télévision. Il nourrit notamment une passion pour la série Les Incorruptibles. Il le dit lui-même: "Je suis né avec la télé. J'ai vu les choses avant de les lire". C’est donc au lycée, où il côtoie notamment Maurice Dantec, qu’il découvre la littérature. Mais celui qui le guide dans ses choix de lecture est le pion du lycée, un certain Jean-Bernard Pouy (connu notamment pour être le créateur du cultissime Poulpe). Une fois le Bac en poche, il débute des études cinématographiques et littéraires à la Fac de Censier. Mais il ne les terminera pas, préférant cumuler les expériences et s’adonner à l’écriture. Aujourd’hui, Benacquista, de peur d’être influencé par le style des autres, lit assez peu mais manie l’écrit sous toutes ces formes: romans, nouvelles, pièces de théâtres, bandes dessinées et bien sûr scénarios. Et comme le dit son ami Pennac: "Il lit peu mais se souvient de tout. Il passe la réalité au scanner, et sa mémoire est un véritable nuancier de situations, de caractères. Il ira toujours au bout d'un personnage ou d'une histoire. La plupart des gens écrivent pour avoir écrit. Lui, il écrit pour écrire".


Son premier roman Epinglé comme une pin-up dans un placard de GI (épuisé) est édité en 1985 par Patrick Mosconi, fondateur de la collection Sanguine, au Fleuve noir. Pour subvenir à ses besoins tout en ayant le temps de se consacrer à l’écriture, Benacquista cumule les petits boulots et les activités improbables qui feront le terreau de ses futurs romans. Il est tour à tour serveur dans un wagon-lit, pique-assiette dans les réceptions mondaines ou accrocheur de toiles pour les galeries d’art. De ces expériences naîtront quatre polars La Commedia des ratés, La Maldonne des sleepings, Les Morsures de l’aube et Trois carrés rouges sur fond noir. Après ce que l’on pourrait appeler la série des "Antoine" (au nom du personnage principal qui traverse ces quatre romans), plusieurs projets parallèles et plusieurs prix littéraires, Tonino Benacquista abandonne le polar. "L'essence du roman policier, commente-t-il, c'est le conflit de l'individu avec autrui. Ce qui m'intéresse maintenant, c'est le conflit de l'individu avec lui-même". C’est à partir de ce nouveau thème qu’il écrit son premier gros succès de librairie, Saga, et Quelqu’un d’autre, peut-être son meilleur roman à ce jour. Il s’essaie également à l’écriture de scénario grâce à Claude Berri. Mais c’est en Jacques Audiard qu’il trouvera celui qui se fondra le mieux avec son univers. Ils remporteront ensemble le César du meilleur scénario. Sa dernière œuvre parue à ce jour est Malavita.



LES THEMES MAJEURS DE L’ŒUVRE DE BENACQUISTA

Nous l’avons vu, il y a deux grands thèmes dans l’œuvre de Benacquista. La première s’intéresse aux "conflits de l’individu avec autrui". La seconde s’interroge sur les "conflits de l’individu avec lui-même". Mais l’œuvre de Benacquista n’est pas dualiste, elle forme un tout homogène. Notamment parce que tous ses romans sont le fruit d’un subtil mélange entre les horreurs et les douceurs du monde. En effet, par ses origines italiennes, Benacquista nourrit un véritable amour de la bonne chaire, des pâtes et du vin en particulier. Nombreux sont les romans où figurent une recette traditionnelle italienne ou le récit extravagant sur l’amour exceptionnel que l’on peut porter à la bonne chaire. Comme cette histoire, révélée dans Quelqu’un d’autre, où un sommelier fou s’enferme dans la meilleure cave du monde et se paie la cuite la plus chère du siècle. Mais Benacquista n’est pas seulement le chantre de la joie de vivre, il cultive aussi un goût pour la cruauté et la noirceur du monde. Ainsi, il se délecte de faire vivre des horreurs à ses personnages mais en refusant le cynisme. "Je ne veux pas noircir la noirceur dit-il, Le spectacle de ceux qui s'amusent en attendant la bombe me dégoûte. Mes personnages vivent mal le désarroi d'autrui parce que je ne supporte pas ça". D’ailleurs, les histoires racontées par Benacquista, sans forcement terminer sur une happy end, finissent généralement par une note d’espoir où le héros aborde le monde plus sereinement malgré les horreurs qu’il a endurées, comme ce joueur de billard, héros de Trois carrés rouge sur fond noir, qui perd son bras dans un accident du travail. Les livres de Benacquista sont le théâtre de la rencontre entre la beauté et la cruauté du monde.


Mais plus que tout autre, la grande obsession de Benacquista est la psychologie. Comme on l’entend dans la bande annonce de La Boîte noire de Richard Berrry: "Trois personnes cohabitent en nous. Il y a celui que l’on croit être, celui que l’on voudrait être et celui que l’on est. Nous connaissons très bien les deux premières, la troisième nous est totalement inconnue". Les thèmes de l’inconscient et de la psychanalyse sont des thèmes récurrents chez Benacquista. Que ce soit dans la pièce de théâtre Le Contrat, où un caïd de la pègre est obligé de venir consulter un psychanalyste car il n’arrive plus à tuer. Que ce soit dans La Boîte noire, où un homme est confronté à son inconscient après qu’une infirmière ait retranscrit ses délires comateux par écrit. Que ce soit dans Quelqu’un d’autre, où deux hommes décident de changer de vie, ou que ce soit pour le scénario de De battre mon cœur s’est arrêté, qui raconte comment un homme va se redécouvrir grâce à la musique; l’étude des conflits intimes est un terrain de jeux passionnant pour Benacquista, lui-même adepte de l’exploration de soi sur canapé. Chacune de ces vertigineuses plongées dans le labyrinthe de l’inconscient étaye la théorie selon laquelle l’homme n’est pas si mauvais dès lors qu’il prend la peine de mieux se connaître et donc de se comprendre.


Mais tout cela n’explique pas pourquoi cet auteur, plus qu’un autre, est adapté par le cinéma. On l’a vu, Benacquista avait d’abord tenté des études de cinématographie qu’il a préféré abandonner. C’est peut-être pour cela que l’on ressent dans l’écriture de Benacquista un aspect cinégénique indéniable. D’ailleurs, dit-il, "Quand j’écris un bouquin, je ne glisse jamais un regard vers le cinéma. L’idée de prénovelisation ne m’a jamais effleuré. Pourtant, on me dit souvent voir des images sur mes histoires. Probablement parce que chez moi, enfant, il n’y avait pas de livres, mais la télé. Inconsciemment, il y a une grande part visuelle dans mes romans". Il est vrai que ses romans se dégustent comme des films tant ce qui y est décrit se représente facilement en images dans la tête du lecteur. Bizarrement, le cinéma n’a pas rendu hommage à cet aspect de son travail puisque aucun des films inspirés de son œuvre n’a donné quelque chose de satisfaisant à l’écran.



LES FILMS TIRES DE SON ŒUVRE

Mais étrangement, concernant l’adaptation de ses romans à l’écran, Benacquista n’éprouve aucune méfiance, et trouve cela plutôt gratifiant. "J’ai, ajoute t-il, un excellent souvenir de La Maldonne des sleepings réalisé par Luc Béraud pour la télévision, qui a offert à Jacques Gamblin son premier rôle. Rien n’est plus enthousiasmant que de savoir qu’un texte destiné à être lu peut un jour se transformer en images, avec ce que cela a de meilleur et de pire". Si l’adaptation des Morsures de l’aube d’Antoine de Caunes n’est pas, à proprement parler, ce que l’on peut faire de pire, elle reste une adaptation très personnelle et quelque peu fantaisiste. En effet, si le roman est ancré dans le réel, le film lui, prend le titre au pied de la lettre et se permet une digression vers le fantastique. Les Morsures de l’aube par Benacquista s’inspirent de la période où, avec quelques amis, il passait son temps à forcer les entrées des soirées branchées parisiennes pour manger et boire sur le compte des nantis de la capitale. Son héros, Antoine, y décrit son amour pour la nuit, symbole d’insouciance, de plaisir et de liberté. Il y témoigne aussi de sa peur du jour et du cortège d’angoisses et de soucis qu’il lève. Les Morsures de l’aube est un livre sur la peur de devenir adulte, l’envie de fuir les problèmes et les responsabilités plutôt que de les affronter. L’idée du roman était donc de jouer sur la fuite du réel des fêtards obsessionnels. De Caunes, lui, a travaillé sur la notion de perte du réel et l’a même poussée jusqu’à l’apparition de l’irréel. Si cette idée est très intéressante, on regrette cependant qu’il ne joue à aucun moment sur le doute et l’ambiguïté. Jamais le spectateur ne doute des images que montre le réalisateur, il s’agit de la réalité et non de la vision issue de l’imaginaire perturbé par les excès de la nuit du héros. Cette absence de mystère alourdit le film et on ne peut que le déplorer.


Le cinéma a également adapté l'une des bandes dessinées que Benacquista avait écrites: L’Outremangreur. Pour la première fois, il est mis à contribution et adapte lui-même son œuvre pour cet autre support qu’est le cinéma. L’Outremangreur raconte l’histoire d’une figure, ou plutôt un corps de Marseille, l’inspecteur Séléna. Encombré de ses 160 kilos de graisse et de mal-être, il parcourt la ville à la recherche des malfaiteurs. Au cours d'une enquête classique, il rencontre Elsa, qu'il identifie rapidement comme la meurtrière de son oncle. Séléna lui propose alors un marché: contre son silence, elle devra manger face à lui tous les soirs pendant une année. Comme tous les policiers qu’écrit Benacquista, que ce soit pour le cinéma ou la littérature, ce n’est pas dans l’action que l’on trouve la clef de l’énigme mais dans la complexité des personnages et leurs secrets. Thierry Binitry l’a mal compris et met l’accent sur l’action proprement dite plutôt que sur la mise en scène et la direction des acteurs. Benacquista dit de cette adaptation: "Cantona est parfait dans le rôle. Cela dit, j’ai des réserves sur le film car il s’attache moins au cœur de l’histoire – le tête à tête entre la Belle (Rachida Brakni) et la Bête (Cantona) – qu’à l’intrigue policière, contrairement à la BD. C’est cet amour improbable qui, selon moi, fait la force de l’histoire". Pour bien comprendre Benacquista, il fallait comprendre que le polar n’est qu’un prétexte à la compréhension et à l’analyse des personnages.


Mais la pire des adaptations existantes est celle de Richard Berry, qui massacre la nouvelle La Boîte noire. A la suite d’un accident de voiture, un homme tombe dans le coma. Pendant la phase d’éveil, il livre un discours étrange et apparemment incohérent qu’une jeune infirmière s’empresse de noter dans un carnet. Lorsqu’elle tend le petit livret de notes au malade, on ne tarde pas à comprendre que ses délires sont un accès direct à son inconscient. Autant la nouvelle de Benacquista est ciselée, violente et introspective, autant le film de Richard Berry est brouillon, tapageur et prétentieux. Par peur d’ennuyer le spectateur, Berry enchaîne les scènes à la steadycam boostée de cocaïne sans en laisser aucune s’installer. Il livre alors un film aussi profond qu’une flaque d’eau au fond d’un parking. Que les réalisateurs aient voulu s’approprier les romans de Benacquista jusqu’à les déformer, qu’ils aient voulu suivre l’intrigue au pied de la lettre ou qu’ils aient voulu retranscrire la tension de ces propos en images, aucun n’a su capter le style et l’âme de Benacquista. Soit parce que ce qu’ils cherchaient dans ces écrits n’existe pas, soit parce qu’ils n’ont pas saisi le but de ses romans. Malgré le style extrêmement visuel de Benacquista, il y a dans celui-ci quelque chose de profondément personnel et unique qui fait que l’adaptation de son œuvre ne s’avère pas aussi aisée qu’elle le laisse paraître. C’est pourquoi il faut se tourner vers les scénarios originaux de l’auteur pour que sa contribution au 7e art porte enfin ses fruits.



LES SCENARIOS ORIGINAUX

Comme souvent dans le cinéma français, c’est Claude Berri qui est le premier à accorder sa confiance. Ensemble ils ont écrit le scénario de La Débandade, qui raconte l’histoire d’un couple quinquagénaire dont l’homme (Claude Berri), malgré le désir intact qu’il éprouve pour sa femme (Fanny Ardant), ne connaît plus la rigidité d’antan. Le film ne laisse pas un souvenir impérissable mais il a le mérite de brosser une galerie de personnages ambivalents qui ont chacun quelque chose à régler avec eux–mêmes. Lorsque l’on sait que Berri s’est longtemps allongé sur les divans des psychanalystes, on comprend mieux comment les deux hommes, que les travaux sur l’inconscient passionnent, ont voulu écrire ensemble. Pour Le Cœur à l’ouvrage de Laurent Dussaux, Benacquista s’attaque seul au scénario qui raconte l’histoire d’acteurs, de producteurs et de techniciens de films X qui décident de s’associer pour faire un film grand public. Parallèlement, on suit les péripéties des deux acteurs principaux, Chloé et Julien (Mathilde Seigner et Bruno Slagmulder), qui tentent de se reconstruire une vie privée.


Mais c’est finalement la rencontre avec Jacques Audiard qui fera de Benacquista un grand scénariste. Ils seront d’ailleurs récompensés dès leur première collaboration en 2002 par un César pour Sur mes lèvres, qui raconte l’histoire de Clara, une jeune femme sourde reléguée au rang de sous-fifre par ses collègues de travail en raison de son handicap et de son physique disgracieux. Le jour où elle rencontre Paul, fraîchement sorti de prison, sa vie bascule. Une relation étrange teintée d’amour et de manipulation réciproque s’installe. Benacquista et Audiard reconduisent leur collaboration en 2004 pour De battre mon cœur s’est arrêté, qui est le remake de Fingers, film américain réalisé par James Toback en 1978, avec Harvey Keitel dans le rôle principal. C’est l’histoire de Tom, 28 ans, qui, comme son père, gagne sa vie dans l’immobilier crapuleux. Une rencontre avec son ancien professeur de musique ravive le souvenir de sa mère pianiste et son goût pour cet art. Il décide alors de reprendre les cours pour passer le concours d’entrée au Conservatoire. Par là, il s’éloigne de la figure violente du père et se rapproche de celle, douce, de la mère. Si les sujets de Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté peuvent paraître éloignés, ils ont en fait le point commun d’être à la fois virils et fébriles. Car si du sang chaud coule dans les veines des personnages masculins qui vivent de trafic et que la violence n’effraye pas, ils sont irrémédiablement attirés par la féminité et la douceur (la mère pour Tom et la maîtresse pour Paul). On notera d’ailleurs une similarité également entre les prénoms des héros dont la personnalité et les aspirations (se ranger pour Paul et cesser la violence pour Tom) se ressemblent. Ces deux films à la fois doux et violents, à la fois polars et drames psychologiques, s’inscrivent complètement dans l’œuvre de Benacquista par leur ambivalence, leurs facettes multiples et leur désir de brosser le portrait psychologique de personnages à travers un univers de polar.


Tous les romans de Benacquista semblent adaptables au cinéma. Pourtant, comme il le raconte lui-même, "Les droits de Saga sont à nouveau libres après l’abandon de préemptions successives. C’est vrai qu’il paraissait le plus évident. En fait, tous les scénaristes qui s’y sont collés ont rendu leur tablier. Ils ne savent pas quel fil tirer". On attend donc que le cinéma nous livre des adaptations plus justes des écrits de Benacquista. Aux vues de la grande réussite de La Moustache, écrite, adaptée et réalisée par Emmanuel Carrère, on se dit que peut-être, un jour, Benacquista sautera le pas et réalisera ses propres adaptations.






BIBLIOGRAPHIE

LES ROMANS

Épinglé comme une pin-up dans un placard de G.I. (Fleuve noir)
La Maldonne des sleepings (Série noire)
Trois carrés rouges sur fond noir (Série noire)
La Commedia des ratés (Série noire)
Les Morsures de l’aube (Rivages / Noir)
Saga (Gallimard)
Quelqu’un d’autre (Gallimard)
Malavita (Roman)

LES RECUEILS DE NOUVELLES

La Machine à broyer les petites filles (Rivages / Noir)
Tout à l’égo (Gallimard)
La Boîte noire (Gallimard)

LES BANDES DESSINEES

L’Outremangeur - dessin J. Fernandez (Casterman)
La Boîte noire - dessin J. Fernandez (Gallimard)
Cœur Tam Tam - dessin Olivier Berlion (Dargaud)

LES PIECES DE THEATRE

Le Contrat (Gallimard)

LES SCENARIOS

Le Cœur à l’ouvrage
La Débandade (avec Claude Berri)
Sur mes lèvres (avec Jacques Audiard)
De battre, mon coeur s'est arrêté (avec Jacques Audiard)
Un crime (avec Manuel Prada)


 
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