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LES SIX ELEMENTS DE LUC BESSON


Et si l'on oubliait pour quelques instants le phénomène un peu trop tapageur des productions Besson pour revenir sur sa première moitié de carrière de réalisateur. Du Dernier Combat au Cinquième élément, Luc Besson a construit une œuvre des plus cohérentes, dont la clef de voûte reste inévitablement ce sixième film. Blockbuster futuriste totalement jouissif, il se place comme le révélateur de toute une thématique qui traverse de part en part ses six premiers films.


THEORIE PERSONNELLE

Si l'on analyse de plus près les six films que sont Le Dernier combat, Subway, Le Grand Bleu, Nikita, Leon et Le Cinquième élément, on retrouve deux thèmes récurrents complémentaires: on ne peut pas vivre pleinement si l'on n'a pas trouvé l'Amour, mais cet amour est impossible si l'on habite dans son propre monde. A tout ceci vient s'ajouter en filigrane une idée selon laquelle l'univers personnel des héros bessoniens serait composé d'un seul des quatre éléments essentiels à la vie. Comme si, ayant eu en tête depuis fort longtemps son scénario du Cinquième élément, Luc Besson en avait distillé des petites touches dans chacun de ses films précédents. Simple hasard, attitude inconsciente ou volontaire de la part du réalisateur? La question reste en suspens. Les seules traces de réponse existantes se trouvent sur le CD-Rom du Cinquième élément, où des photos du Grand Bleu nagent dans la section Eau et dans le livre L'histoire du Grand Bleu, lorsque que Luc Besson parle du personnage de Johanna comme représentation de la Terre en opposition à Jacques qui vit dans l'eau. En partant de ces quelques constatations, il apparaîtrait logique de considérer Le Grand Bleu comme la représentation de l'élément Eau (Atlantis étant laissé de côté de par son statut particulier de film sous-marin), mais jusqu'à quel point est-il lié à cet élément, et qu'en est-il des autres films?


SUBWAY: UNE VIE SOUS TERRE

Par simple traduction de son titre, Subway implique une forte relation à la terre. Les personnages qui peuplent le film vivent dans les couloirs du métro, sous terre, dans un univers artificiel de néons sans aucune échappatoire. Ceci est parfaitement illustré par l'affiche du film. Noire et bleue électrique, montrant des personnages aux regards hallucinés et perdus, elle souligne l'idée d'enfermement que l'on retrouve dans les menottes que Fred (Christophe Lambert) porte au poignet droit. Il en va de même pour la musique originale écrite par Eric Serra. Alternant des sons électroniques et artificiels, à la manière des années 80, qui rappellent l'effet d'emprisonnement, et des morceaux de percussions (musique de la terre), elle se compose de titres comme Racked animals, Dark passage II, Congabass ou Drumstake. Cloîtrés, les personnages ne respirent jamais l'air extérieur. Cette idée de manque d'air est appuyée par le fait que Fred ait subi une forte opération à la gorge, l'empêchant de chanter et de faire rentrer l'air convenablement dans ses poumons. De plus, même les personnes vivant à l'extérieur du métro semblent être contaminées pas cette terre étouffante. Dans le monologue où Helena (Isabelle Adjani) annonce à son mari qu'elle le quitte, elle conclue en disant "je n'ai plus d'air, j'étouffe". Car ce qui est important ici, ce n'est pas seulement le fait que les personnages vivent dans un monde régi par l'élément Terre, mais bien que ce dit-monde est dépourvu d'air. Les personnages ainsi privés de ce quatrième élément essentiel ne peuvent que survivre à la recherche d'un amour et d'une reconnaissance inaccessibles.


LE GRAND BLEU: COMME UN POISSON DANS L'EAU

Comme énoncé précédemment, la relation entre Le Grand Bleu et l'élément de l'eau est quasi évidente et nécessite sûrement peu d'explications, mais certains détails méritent d'être soulignés. Tout d'abord, le film s'ouvre sur un impressionnant travelling au dessus de la mer, nous projetant immédiatement dans le monde de cet élément Eau que suggéraient l'affiche et le jeu de mot du titre. "Bleu" la couleur de l'eau, "Le grand bleu", qui donne une idée de profondeur aquatique ("descendre dans le grand bleu") mais qui sonne aussi comme une référence à ce que l'on appelle "La Grande bleue", la mer Méditerranée. Ensuite, il est intéressant de s'attarder sur les personnages et sur celui de Jacques (Jean-Marc Barr) en particulier. C'est un homme perdu dans le vague qui ne se sent bien que lorsqu'il est dans l'eau et qui doit sans cesse lutter intérieurement pour arriver à survivre à la surface. La scène finale se place ainsi comme un renoncement, non seulement à l'amour, mais aussi à ce monde terrestre qui lui est si peu familier. Un dialogue entre lui et Johanna (Rosanna Arquette) plus tôt dans le film préfigurait cette fin:

Johanna: "Pourquoi vous descendez vers le néant si c'est finalement pour remonter vers une certitude?"
Jacques: "Vous préféreriez que je reste en bas?"
Johanna: "Non."
Jacques: "Moi si, alors je m'invente des prétextes, ça m'oblige à remonter."

Cet échange montre à quel point Johanna se trouve en dehors du monde de Jacques. Dans L'histoire du Grand Bleu, Luc Besson écrit que Johanna représente la Terre, alors que Jacques représente l'Eau. Il y a là un clivage entre ces deux personnes qui se situe au niveau des éléments constitutifs de leur univers, rendant ainsi leur relation impossible. Ceci est parfaitement illustré lors de la scène où Johanna saute dans l'eau toute habillée pour enfin pouvoir lui parler sérieusement de leur couple.


NIKITA: TOUT FEU, TOUT FLAMME

Nikita (Anne Parillaud), la femme avec ses contradictions, ses ambiguïtés, ses secrets, apparaît comme un Phoenix qui renaît de ses cendres. Mourir pour recommencer sa vie, ou plutôt une survie imposée qui, chargée d'un lourd passé qui la rattrape, rend son amour avec Marco (Jean-Huges Anglade) impossible. A la foi feu follet, feu d'artifice ou bombe explosive, Nikita-Marie offre tout un panel de sentiments qui s'apparentent aux différents états d'un feu qui brûle. Dès le premier travelling sur des pavés brillants, suivit de l'attaque de la pharmacie, Luc Besson nous plonge dans cette atmosphère qui joue entre les différentes qualités de feu et de lumière. Une idée qui se retrouve sur l'affiche du film: un camaïeu de rouge, jaune et orangé traversé d'une langue de feu éclairant le personnage de Nikita en train de courir, mais également dans la bande originale qui alterne douceur et explosion. De plus, il ne faut pas oublier que Marie-Joséphine est une tueuse à gage maniant les armes à feu (voir son premier cadeau d'anniversaire, qui est un pistolet). A l'opposé du personnage de Nikita se trouve celui de Marco. Doux, calme, presque innocent, il se pose comme une antithèse de Marie (Nikita) comme pouvait l'être le personnage de Johanna face à celui de Jacques dans Le Grand Bleu (le rapport entre ces deux films est également marqué par le fait que les deux s'ouvrent sur la mise à mort du semblant de famille des personnages principaux).


LEON: LA TETE EN L'AIR

Ouvrant son film sur un travelling aérien au dessus de Central Park, Luc Besson nous propose de voler avec lui au dessus de cette étendue de verdure, avant de nous plonger dans la réalité d'un New-York transpirant. L'ambiance est posée, l'univers du film sera planant. Mathilda (Natalie Portman) et Leon (Jean Reno) font partie de ces personnes sans aucune attache, qui vivent la tête dans les nuages (voir l'affiche du film qui met en scène Leon regardant en l'air), à dix milles lieues au-dessus de la terre. Leon, émigré italien, n'a comme point d'ancrage que le bar de Tony (Danny Aielo), un ancien mafieux qui lui sert de banque, Mathilda, de son côté, vient de perdre toute sa famille, décimée pour une histoire de drogue. Tous deux se retrouvent sans attache, déracinés, condamnés à aller de place en place tels des oiseaux migrateurs. Cette idée d'oiseaux perdus se retrouve dans la bande originale, composée par Eric Serra, en particulier dans les titres A bird in NY, Feel the breath, Birds of Storm et dans la chanson Little Angel, qui reprend en leitmotiv la phrase de Mathilda "I've got no place to go". La plante de Leon, seul objet qui suit les deux personnages dans leurs déplacements, est également une métaphore de cet état. Métaphore qui prend tout son sens dans la scène finale lorsque Mathilda la plante enfin au pied d'un grand arbre en disant "Tu verras Leon, on sera bien ici". On retrouve là le thème de l'opposition entre l'élément de l'Air et celui de la Terre, mais dans un rapport inversé à celui de Subway (ici aussi l'analogie entre les deux films se poursuit dans plusieurs détails et notamment dans la façon de mourir des deux héros). On est ici non seulement dans un monde basé sur l'air, mais surtout dans un univers qui n'a aucune relation avec la terre.


DE L'ESQUISSE NOIR ET BLANC AUX ELEMENTS DE COULEUR

Dans chacun de ces quatre films, les personnages principaux vivent dans un élément unique (Le Grand Bleu, Nikita), ou du moins sont privés d'un élément essentiel (Subway, Leon), ce qui les empêche de connaître l'amour et ainsi de vivre pleinement. C'est cette idée que Luc Besson développe dans Le Cinquième élément. Dans cet univers futuriste où l'on peut recréer un homme à partir d'une simple cellule, l'amour n'est pas impossible, il n'existe tout simplement pas. La vie y est totalement artificielle et donc menacée. La Terre se retrouve peuplée de personnes désabusées ou vides de tout sentiment, à l'image du président Linberg (Tom Lister Jr.) ou du héros Korben Dallas (Bruce Willis). Le tout est parfaitement résumé dans le monologue de Leeloo (Milla Jovovitch) dans la scène du temple à la fin du film. "I don't know love" murmure-t-elle à Korben alors que les éléments sont tous réunis autour d'elle. Sans amour, la vie ne serait rien. En ce sens, Le Cinquième élément peut être considéré comme une version colorée, voire même acidulée du Dernier combat. Ce premier film de Luc Besson serait une esquisse du dernier (pris en compte dans cette étude), une sorte d'introduction à son œuvre, là où l'autre en serait la conclusion. En effet, on trouve déjà dans ce film un monde sans parole, sans amour et (presque) sans femme (voir la scène d'amour en ouverture du film entre le héros et sa poupée gonflable). L'homme (Pierre Jolivet) s'y débat pour survivre afin d'un jour trouver une femme, et donc l'amour.


Il y aurait donc un jeu de miroirs dans cette première partie de la carrière de Besson, les trois premiers films trouvant chacun une résonance dans un des trois suivants. Le Dernier Combat, ébauche du Cinquième élément, Leon et Nikita reflets respectifs de Subway et du Grand Bleu.





 
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