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TONY LEUNG CHIU-WAI, LE MASQUE ET LA PLUME
Ses yeux tristes se sont posés sur les plus jolis minois de Hong-Kong et d’ailleurs. On l’a vu plier des oiseaux en papier, brûler des cigarettes par milliers, pleurer et sourire sous des trombes d’eau, consoler des peluches et des savons... Depuis le triomphe d’In the Mood for Love (et un prix d'interprétation), Tony Leung Chiu-Wai est devenu l’archétype du gendre idéal, le soupirant discret, l’élégance feutrée au service d’une allure irréprochable. Malgré les apparences, l’acteur fétiche de Wong Kar-Wai a durement gagné ses galons de pop idol bien-aimé.
Livré à lui-même, l’adolescent quitte l’école à quinze ans, vend frigos et machines à laver avant de tenter sa chance à la TVB Training School sur les bons conseils de son ami Stephen Chow (futur réalisateur de Shaolin Soccer). La télévision lui fait entrevoir un premier succès, puis goûter un deuxième… Tony Leung y trouve un nid confortable, avant de partir à l’assaut du cinéma. On lui donnerait trente ans, l’homme en aura quarante-deux cette année. Cette touche juvénile et cette fragilité de façade ne l’ont pas détourné des rôles les plus intenses. Chez John Woo, il a été le flic infiltré d’A toute épreuve, l’ami trahi d’Une Balle dans la tête, seul rescapé d’une guerre fratricide. Chez Hou Hsiao-Hsien (La Cité des douleurs, Les Fleurs de Shanghai), il a perdu sa voix, s’est effacé parmi les autres, comme s’il faisait le deuil de ses années dissipées. Chez Wong Kar-Wai, il sera l’amoureux éconduit, le chevalier aveugle et l’écrivain. L’homme à l’origine de toutes les histoires.
Danielle Chou
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2046
"Je n'ai plus rien à perdre. Rien que du temps." Les valses effrénées et les sinuosités torrentielles de 2046, retraite dorée assaillie de plaintes et de murmures, ne défendent aucune histoire, seulement des éclats de voix, des adieux scellés un soir, des regrets lacérant la mémoire, des impressions confuses butinées une à une. Les ébauches d'un roman qui s'enlise, les effluves du passé qui pétrifient l'avenir, le carnet de bord d'un cinéaste tenaillé par l'échec et l'impossible... Rien à perdre: l'aveu sonne comme un caprice, mais il n'a jamais touché d'aussi près la réalité d'un tournage.
Retard? 2046 est un secret bien gardé mais, sans surprise, une romance lacunaire à contretemps, un autoportrait à rebours des attentes qu'il a amplement suscitées, où se ravivent les doléances d'hier et se pressent les voluptueux détours du présent. Remontage? L'inachèvement est la seule réponse possible, un film de Wong Kar-Wai touche contre son gré la rive adverse, les errances préfèrent honorer le manque et les turbulences.

INFERNAL AFFAIRS
Précédé d’une rumeur flatteuse de polar survitaminé, Infernal Affairs sort enfin sur les écrans français, deux longues années après sa sortie hongkongaise. Bien sûr, depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Deux fausses suites sont venues transformer l’essai, créant ainsi un triptyque déjà culte et, surtout, le réalisateur américain Martin Scorsese (Les Affranchis, Casino) a décidé de mettre en scène un remake de ce premier épisode avec, pour interpréter les personnages principaux, Matt Damon et Leonardo Di Caprio.
Dès les premières minutes, on comprend aisément ce qui a motivé le metteur en scène de Gangs of New York. L’histoire de Ming et de Yan a les accents shakespeariens d’une grande tragédie humaine. Héros perdus entre le rôle qu’ils doivent tenir et leurs identités réelles, parallélisme des méthodes et des destins entre le flic et le voyou, incapacité de définir la frontière entre le bien et le mal, impasse dans laquelle sont plongés les deux protagonistes…
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HAPPY TOGETHER
Wong Kar-Wai en terre étrangère, l’Argentine en esquisse heurtée. Pour couper court aux sempiternelles questions liées à la rétrocession, le cinéaste choisit la réponse la plus retorse et la plus radicale, l’exil. Dépouillée, concassée, Buenos Aires n’a jamais autant ressemblé à Hong-Kong. Le mimétisme est tel qu’on ne perçoit plus les points de suture, à peine les dissonances culturelles. Le malaise qui étreint Ho Po-Wing et Lai Yiu-Fai ne dépend ni d’un pays ni d’une langue imperméables; il naît des flots de rancœur et des remous de vanité qui les empêchent de s’aimer en même temps, au bon moment.
La véritable rupture émane une nouvelle fois chez Wong d’un décalage horaire et d’un décompte anxieux: combien de jours avant d’embrasser Hong-Kong et ses bacchanales, combien de minutes avant que n’éclate la querelle fatidique? La geôle amoureuse, rétrécie à une chambre et à quelques briques anonymes, trouve un relief inattendu et promet un monde hérissé de possibles. Avant les "si" et les "peut-être" d’In the Mood for Love, Happy Together s’évertue à décliner les sentiments impulsifs de ses expatriés, à caresser l’asphalte pour y effleurer d’improbables empruntes.

HERO
L’unité plutôt que la discorde, l’allégeance plutôt que la rébellion. Si la morale résignée provoque déjà quelques suspicions, Hero affiche une sérénité qui rompt avec la frénésie entourant sa sortie. Record historique au box-office chinois, Hero ne révolutionne pas le film d’arts martiaux.
Il en offrirait plutôt la synthèse ampoulée: un exercice de style sentencieux, intronisé par cinq muses du cinéma asiatique – corps ondoyants en apesanteur (Jet Li, Donnie Yen), icônes glacées (Maggie Cheung, Tony Leung) et benjamine frondeuse (Zhang Ziyi). Depuis Epouses et concubines et Shanghai Triad, la méticulosité formelle de Zhang Yimou n’est plus à démontrer.