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THREE TIMES


Hou Hsiao-Hsien bat la mesure, enjambe les lieux, les décennies, au gré de souvenirs en spirale et des résonances du passé. Café lumière rendait hommage à Ozu, à un parent étranger, en suivant le tracé des rails et les déambulations d’une femme seule à Tokyo. Three Times est à l’inverse un retour aux origines, une odyssée dans la mémoire qui tient autant de l’exercice de style que de l’œillade autobiographique.


Hou revient sur les vestiges d’une œuvre attachée à l’Histoire, la sienne, celle de Taiwan, dont il n’a cessé d’exalter les tremblements et les métamorphoses. Des accidents en marge d’une chronologie solennelle, des émotions suspendues et des déchirements tacites dont il refuse de faire le deuil. L’adolescent se remémore les flirts en pointillés, l’historien les articule et les encadre de dates clés, le cinéaste s’invite sur les sites de tournage de ses précédents films, Les Garçons de Fengkuei, Les Fleurs de Shanghai ou encore Millennium Mambo.



HOU HSIAO-HSIEN


Certains le prétendent figé, impassible, d'autres collet monté pour ne pas dire asphyxiant, mais son art, ample et philanthrope, est loin d'être aussi cloisonné qu'on ne le pense. Hou Hsiao-Hsien, lame de fond à lui tout seul, a fait déferler sur les festivals cette méconnue Nouvelle Vague taiwanaise, aux côtés d'Edward Yang (Yi Yi), son brillant comparse resté trop longtemps dans l'ombre. En 1989, un Lion d'or à Venise (La Cité des douleurs) ranime une île de beauté engourdie et secouée d'intenses mutations, à l'image du cinéma de Hou Hsiao-Hsien, qui a opéré une révolution formelle sidérante, du naturalisme des Garçons de Fengkui à la sophistication d'un Millenium Mambo.


Ecartelé entre deux pays, deux nationalités, l'homme (avant l'esthète) a connu plusieurs mues: une enfance buissonnière entre Hsinchu et Fengshan, une adolescence bagarreuse, un rendez-vous manqué avec l'université, un service militaire monacal, et l'éclosion inattendue d'une vocation artistique. 1947: Hou Hsiao-Hsien naît à Canton en Chine. La fin de l'occupation japonaise a ravivé les tensions entre le Guomindang de Tchang Kaï-Chek et le parti tout-puissant de Mao Tse-Tung. Nationalistes et communistes s'entre-déchirent dans une guerre civile de quatre ans, qui se conclut en 1949 par l'exil forcé de Tchang à Taiwan, et celui de plus d'un million et demi d'apeurés.



SHU QI


Un visage de porcelaine, une bouche pulpeuse, de grands yeux noirs qui vous dévisagent et vous envoûtent, Shu Qi (prononcez "sou tchi") est l'une des plus belles inventions du septième art, une des plus belles fleurs de Taïwan, saisie pour nous par l'auteur des Fleurs de Shanghaï, Hou Hsiao-Hsien, qui retrouve son égérie de Millenium Mambo dans le magnifique Three Times.


Née le 16 avril 1976, la belle, de son vrai nom Lin-Hui Li, est remarquée dans la rue pendant son adolescence, par une agence de mannequinat. Elle traverse la mer de Chine et commence sa carrière à Hongkong. Une carrière... coquine, avec séances de photos très hot, totalement dénudées. Son visage est angélique, sa plastique parfaite et la demoiselle est peu pudique: elle devient donc vite une bombe sexuelle et tourne dans des pornos softs asiatiques dont la suite du célèbre Sex And Zen, aventures cocasses et érotiques d'un homme qui possède un sexe de cheval.



CHANG CHEN


1991. Chang Chen se promène en chemise kaki et bermuda dans un film d’Edward Yang, A Brighter Summer Day. Encore méconnu du public occidental, le réalisateur de Yi Yi signe une fresque familiale et politique, dans laquelle un adolescent bien sous tous rapports tue la jeune fille qu’il courtise. Le filiforme Chang Chen n’a que 15 ans, mais son visage anguleux, son air buté frappent par leur maturité. L’acteur retrouve son mentor cinq ans plus tard pour le tournage de Mahjong. Le film est resté inédit en France, malgré la présence au générique de Virginie Ledoyen (Olivier Assayas l’ayant chaleureusement recommandé à Yang). Chang Chen y interprète un coureur de jupons, entouré d’une bande de petites frappes. La caution voyou lui attirera les faveurs d’Ang Lee.


Avec Tigre et Dragon, Chang Chen savoure un succès international, mais c’est une chipie débutante qui lui vole la vedette, Zhang Ziyi. Le garçon chétif a pris du galon… et du muscle. Lorsqu’il rencontre Wong Kar-Wai en 1997, ce dernier l’envoie aussitôt sur un ring, lui prescrit quelques cours de boxe. Exilé en Argentine avec deux étoiles hong-kongaises (Tony Leung Chiu-Wai et Leslie Cheung), le cinéaste tente alors de boucler le tournage de Happy Together. Chang les rejoint et découvre, un peu effrayé, la méthode Wong: improvisation et improvisation. La boxe n’était qu’un avant-goût. Leur collaboration est restée fructueuse. Après deux apparitions en guest-star (2046 et Six Days, un clip pour DJ Shadow), Wong lui offre un magnifique rôle de tailleur candide dans Eros, aux côtés de la sculpturale Gong Li. En dehors de ces coups d’éclat, on l’a vu dans le médiéval Chinese Odyssey et le mignon Betelnut Beauty de Lin Cheng-Sheng. On l’attend dans le nouveau film de Tian Zhuangzhuang (Printemps dans une petite ville).



CAFE LUMIERE


Après les néons et les ressassements engourdis, Millenium Mambo s'échouait dans une rue immaculée. Sous la neige, Vicky son héroïne fugitive levait les yeux sur des vieilles affiches de cinéma. Hou Hsiao-Hsien partait s'oxygéner au Japon et y découvrait, émerveillé, un boulevard hanté de souvenirs, une parenthèse ravie pour un dénouement en apesanteur. Café lumière en est le prolongement terrien, son envers sentimental et diurne.


Invité par le studio Shochiku à participer à l'hommage rendu à Yasujirô Ozu, Hou s'interroge sur les racines d'une oeuvre contemplative, aiguisée et sans apprêt, et se délecte d'une intrigue simple (et non simpliste) autour d'une jeune femme émancipée. Le déplacement n'est pas innocent. Hou ne se satisfait pas d'un exercice de style appliqué, il confronte ses obsessions à un pays et à une langue qui lui sont étrangers. La trame et l'acoustique sont pourtant familières.



MILLENIUM MAMBO


Millennium Mambo est le plus beau DVD de l'année, une splendeur visuelle hypnotique et sensuelle. Hou Hsiao Hsien le réalisateur des ensorcelantes Fleurs de Shanghai plonge sa caméra virtuose dans la faune des nuits taiwanaises et suit les amours, les battements de cœur de Vicky, jeune femme enfant trop belle pour être paisible. Elle papillonne la nuit et se brûle les ailes à la pâleur bleutée des néons des discothèques, sous le regard du DJ jaloux, Hao-Hao, et de l'homme mûr protecteur, Mr Kao. Hou Hsiao-Hsien ne cherche pas à tisser une intrigue pleine de rebondissements, à démontrer quelque chose ni même à émouvoir.


Il filme la vie, la jeunesse éperdue d'une jeune femme en de longs plan-séquences somptueux, divinement éclairés par Mark Lee-Ping, le chef opérateur de In The Mood For Love ou de A la verticale de L'été. Il ne filme pas une progression, une histoire, mais les états d'âme et les errements de cette jeune fille entre deux âges, entre deux hommes, le moment éphémère de la vie ou tout se joue: la perte de l'innocence, l'entrée dans l'âge adulte.



GOODBYE SOUTH, GOODBYE


Languissant, hypnotique, superficiel ou étouffant, les mêmes qualificatifs sont recyclés au hasard pour décrire le cinéma de Hou Hsiao-Hsien. Une réalisation esthétisante pour un scénario dénué d’intérêt; le principal reproche fait à ses longs métrages n’a guère évolué en six ans. Tableau désabusé du confort moderne, Goodbye South, Goodbye hérissera les amateurs de beaux récits bien emboîtés. Trame dérisoire et personnages impalpables: le film ne s’embarrasse d’aucun ressort dramatique et passe en revue une succession de moments creux.


Constamment déçue, l’action se limite à des réunions anodines, court-circuitées par quelques ballades motorisées. Or cette absence de jalons textuels n’est ni indifférence ni aveu de paresse. Simplement un rapport au temps et une approche narrative biaisés, visant moins l’efficacité du montage que la fixation d’un instant. Le cœur de Goodbye South, Goodbye ne se situe pas dans les mots – pures banalités -, mais dans le dénivellement de l’espace et la restitution d’une humeur passagère.



FESTIVAL DE CANNES 2005


Bon ou mauvais cru? Laissons le temps à l'Histoire du cinéma pour juger de la qualité de ce 58e Festival de Cannes, riche en grands noms mais pauvre en intensité médiatique. Pas de scandale ou presque, pas ou peu de révélations. On a davantage glosé sur le sein dénudé de Sophie Marceau que sur certains films de la compétition.


La projection le premier dimanche de la quinzaine de La Revanche des Sith de George Lucas a notamment étouffé dans l'œuf ce qui devait être le choc de la Croisette: le second long métrage de Carlos Reygadas, Battle in Heaven. Lemming de Dominik Moll avait en quelque sorte lancé idéalement les hostilités, la rigueur à défaut du glamour. Certains grands auteurs n'ont pas signé leurs meilleurs films, d'autres seront malheureusement ignorés à l'heure du palmarès.



 
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