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ATOM EGOYAN


Si La Vérité nue n'a recueilli qu'un accueil poli lors de sa présentation durant le Festival de Cannes 2005, Atom Egoyan reste l'un des cinéastes majeurs du cinéma contemporain. L'auteur d'Exotica et De Beaux lendemains avait besoin de souffler après l'intense Ararat, une oeuvre essentielle. Pourtant son nouvel opus, exercice de style sur le film noir, est contaminé par ses thèmes et ses interrogations.


FilmDeCulte - Après Ararat, un film très personnel, vous revenez avec un film de genre, l’adaptation du best-seller de Rupert Holmes, pourquoi ce choix?

Atom Egoyan - C’est vrai qu’après Ararat, j’avais besoin de mettre en scène un film plus léger. J’ai lu et beaucoup apprécié ce roman. Mais quand j’ai commencé l’adaptation, j’ai découvert de nombreux thèmes très intéressants. Par exemple, j’ai développé la relation entre la jeune femme et les deux hommes. J’avais besoin de faire quelque chose de différent mais en fin de compte, j’ai retrouvé des éléments de mes films précédents. Néanmoins, ça reste un film de genre et je ne fais que combler les attentes du spectateur. Il y a certaines formules contre lesquelles je voulais réagir. C’était un défi excitant.


FilmDeCulte - Le personnage de Karen est notamment très proche de celui de Christina dans Exotica.

Atom Egoyan - Dans le livre, elle est très différente. Elle n’a aucun passé en commun avec les deux hommes, elle n’est pas aussi jeune et elle ne tient pas le rôle de l’ingénue dans l’histoire. C’est moi qui ai imposé ces modifications. Je dirais qu’avec les trois adaptations que j’ai réalisées, De beaux lendemains, Le Voyage de Felicia et ce film-là, j’ai conçu trois contes de fée, en me référant au Petit Chaperon rouge et à Alice au pays des merveilles. Pour l’adaptation, j’ai également insisté sur cette notion d’innocence corrompue. Comment devient-on adulte et comment se définit-on en tant que personne?


FilmDeCulte - La Vérité nue commence comme un film hollywoodien lambda, mais dès la première scène de sexe explicite, on sait que l’on quitte les sentiers connus. Pourquoi le sexe est à ce point tabou dans la société américaine?

Atom Egoyan - J’aurais aimé avoir une réponse, mais je ne sais vraiment pas pourquoi. C’est un parti pris culturel, une forte aversion pour tout ce qui touche à la sexualité, à sa représentation. La violence ne pose aucun problème, l’érotisme si. C’est très tabou. Jusqu’à mon passage devant le comité de censure, je ne réalisais pas à quel point c’était une question délicate. Il y a définitivement un problème aux Etats-Unis, c’est presque impensable de voir des célébrités ou des acteurs connus dans leur plus simple appareil. C’est vraiment quelque chose de troublant. Je n’arrive pas à me l’expliquer, ça ne fait pas partie de mon éducation. Je crois que l’on utilise un certain style hollywoodien parce que les personnages eux-mêmes viennent d’Hollywood. Vince et Lanny veulent être vus sous cet angle, ils veulent de l’argent. Le personnage joué par Kevin Bacon raconte son histoire comme si elle avait été imaginée par des auteurs classiques comme Vincente Minelli ou Stanley Donen. Je devais me mettre à la place de ces cinéastes, comme si c’étaient eux qui racontaient l’histoire. Mais ces cinéastes n’auraient jamais filmé la sexualité. Le film est une combinaison entre le classicisme hollywoodien et le porno des seventies, ça donne une étrange alchimie.


FilmDeCulte - Dans le film, Lanny (Kevin Bacon) explique qu’il est difficile d’être un homme bien quand on ne l’est pas. Le problème d’Hollywood et de la société en général n’est-il pas d’ériger les gens célèbres en modèle de vertu?

Atom Egoyan - Tous les personnages du film changent. Chacun se révèle différent de ce qu’il paraît être. Bien sûr, concernant Lanny, ce changement et cette permanence du masque sèment une confusion entre le personnage public et le "moi" profond. Il est difficile de conserver une image d’homme respectable et de vivre en permanence avec son passé. Mais j’ai exploré cette faille, en montrant des personnages prisonniers de leur propre mythe, un mythe qu’ils sont obligés de préserver. Ils vivent dans le déni. Voilà, c’est ce que j’ai voulu montrer, le déni de soi. Comme pour le personnage incarné par Bob Hoskins dans Le Voyage de Felicia. La meilleure façon de regarder le film, c’est de n’avoir aucune information sur les personnages et l’histoire. Savoir qu’il s’agit d’une histoire de tueur en série détruit le film et le suspense. La meilleure expérience, c’est quand le spectateur est lui-même réticent face à ce qu’il voit. Je trouve ça très excitant. Vous n’arrivez pas à croire que ce vous voyez est réellement en train de se passer.


FilmDeCulte - Dans vos films, il y a toujours une vérité cachée, percée à jour. D’où vous vient cette fascination pour ce qui se trouve derrière la porte?

Atom Egoyan - L’intérêt de l’enquête. Cette idée de transgression, d’entrer dans des lieux dans lesquels vous n’êtes pas censés être. Comme toute œuvre d’art, un film vous permet de révéler des secrets enfouis. C’est son pouvoir d’attraction. On donne aux spectateurs la permission et la responsabilité.


FilmDeCulte - Dans votre film, la question de la fatalité et du destin est mise en avant. Etait-ce ce qui vous stimulait dans le roman?

Atom Egoyan - Dans tout film noir, les personnages sont pris dans une incroyable machination. Là où ce film est peut-être différent, c’est que les personnages eux-mêmes élaborent leur propre machination. Ils construisent chacun leur propre histoire. Ils pensent avoir un contrôle absolu sur leur destin, ils espèrent redéfinir ce qu’ils sont. Alors qu’en réalité, et en dépit de leur intelligence, ils sont pris par quelque chose qui les dépasse et qu’ils ne peuvent pas voir. C’est ce qui m’intéressait. Les deux premiers chapitres correspondent à la version officielle de la mythologie. Mais le chapitre suivant, la confession, la voix off de Karen et son enquête – le livre qu’elle abandonne – apportent un éclairage nouveau. Comme dans les polars de Mankiewicz, comme dans Chaînes conjugales qui n’est pas un film noir à proprement parler mais qui utilise la voix off de manière inventive, comme dans Sunset Boulevard de Billy Wilder, se pose toujours la même question: à qui l’histoire est racontée et pourquoi? Lorsque vous écoutez un discours, vous devez vous demander quelle en est l’origine et quelles en sont les intentions.


FilmDeCulte - Justement, l’interprétation subjective est très importante dans vos films, notamment dans Ararat

Atom Egoyan - Les versions concurrentes de l’Histoire et la vérité que chacun détient en lui sont amenées à se réconcilier. Cette idée choque certaines personnes. Ararat a dérangé pour cette raison. L’Histoire est objective, mais nous savons que là n’est pas la question. Mais c’est peut-être moi, en tant qu’Arménien, qui a appris à penser que là n’était pas la question. Parce que l’Histoire évolue en permanence. Selon le système de pensée, national, familial ou même au sein d’une relation à deux, il y a cette idée de devoir constamment s’ajuster. C’est ce qui m’attire dans une structure narrative.


Propos recueillis par Yannick Vély
A Paris, le 29 octobre 2005

 
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