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INGMAR BERGMAN - LA FILMOGRAPHIE SELECTIVE


Du mystère de la mort au mystère du couple, en passant par le mystère de Dieu, l’œuvre du réalisateur suédois Ingmar Bergman est multiple, oscillant entre les dédales de l’étrange et le drame ultra réaliste. Le long d’une filmographie monumentale, Bergman s’est tout simplement imposé comme l’un des plus grands maîtres du cinéma mondial, incroyable plasticien et scénariste au regard acéré, influençant nombre de grands cinéastes par sa modernité. Retour non exhaustif sur le cinéma d’Ingmar Bergman.


L’ATTENTE DES FEMMES
(1952)

Quatre femmes, réunies dans une maison de campagne, doivent être rejointes par leurs époux restés à Stockholm. Elles en profitent pour partager leurs désillusions amoureuses. Avec L’Attente des femmes, Ingmar Bergman signe un film divisé en trois sketches, un récit par personnage féminin (le dernier déclare n’avoir rien à conter sur son couple si ce n’est l’ennui qui l’habite). Le premier sketch raconte l’histoire sèche et cruelle d’un adultère, le second est un petit jeu verbal et grinçant autour d’un couple coincé dans un ascenseur, mais c’est surtout le troisième qui retient l’attention. Soit une romance parisienne en apesanteur, véritable perle jusqu’à sa scène d’accouchement au montage virtuose et onirique. Dans le style, Bergman établit une certaine correspondance avec les mélos féminins glamours qui font fureur au même moment à Hollywood, sentier déjà défriché quelques années auparavant avec Ville portuaire. Plus ample et maîtrisé, L’Attente des femmes est un grand film euphorisant et romanesque, dont la conclusion, en forme de célébration amoureuse au voile doux amer (plus que tout, c’est la solitude qui est crainte), achève d’installer celui-ci parmi les meilleurs du cinéaste. L’Attente… est aussi l’une de ses œuvres les plus accessibles. Trois ans plus tard, le beau Rêves de femmes constituera, en quelque sorte, une variante.

Nicolas Bardot


MONIKA
(1953)

Monika et Harry, deux jeunes amants, fuient la ville et laissent leurs familles pour vivre isolés sur une petite île. Monika sonne comme une œuvre de jeunesse chez Bergman, avec cet enthousiasme érotique qui traversait déjà L’Attente des femmes un an auparavant. Le réalisateur suédois suit un couple à peine sorti de l’adolescence, plongé dans une utopie de paradis perdu. Corps alanguis au bord des grands lacs, reflets dorés du soleil dans l’eau, étreintes brutes, sensuelles et enivrantes, Monika est aussi le portrait d’une frondeuse insoumise, figure féminine moderne qui dynamite souvent le récit. Et comme souvent, voire toujours, chez un cinéaste maître dans l’art de sonder les errements tragiques du couple, Monika voit l’alcool amoureux se dissiper dans les coups de sang et le désespoir, douces illusions juvéniles qui s’écrasent comme une vague sur un rocher. Reste le souvenir un peu flou de Monika, filant dans les herbes hautes.

Nicolas Bardot


LE SEPTIÈME SCEAU
(1957)

L’image hante et hantera encore longtemps l’imaginaire cinéphile. La Mort, tout de noir vêtue, qui guette inflexible l’arrivée du chevalier, sur front de mer, puis qui décide de lui accorder un sursis, le temps d’une partie d’échec. Film métaphysique d’une beauté plastique fulgurante, Le Septième Sceau est peut-être l’œuvre la plus connue du grand maître suédois. Celui-ci s’interroge sur le sens de la mort mais plus encore sur l’intérêt de la vie, en suivant son personnage principal, Antonius Block et les différentes rencontres qui mettent en équation sa foi et son désir de causalité. Le cheminement didactique est sans cesse épuré par l’incroyable souffle de liberté qui émane des dialogues et de la mise en scène et les scènes marquantes se succèdent, comme une succession de vagues sur le rivage. Toute la symbolique religieuse n’est ici que l’arrière-plan d’un doute universel sur la nécessité de vivre. Avec le décès du cinéaste, à l’âge de 89 ans, le film prend bien sûr une autre signification, plus immédiatement métaphysique. Comme si Ingmar Bergman, en se retirant sur l’Ile de Fårö, avait voulu, comme son héros croisé, se retirer du monde pour affronter la mort en face.

Yannick Vely


LES FRAISES SAUVAGES
(1957)

Quatre ans avant Les Fraises sauvages, Ingmar Bergman ouvrait le rideau de La Nuit des forains sur un trompe-l’œil, fascinant prologue installant l’atmosphère étrange de son circus circus, où un mauvais clown humilié part repêcher sa sirène nue, offerte à des soldats aux canons hauts levés. Un décalage radicalisé dans Les Fraises sauvages, qui s’ouvre sur un même sentiment de cauchemar au malaise plus prégnant, géniale horloge de la mort et prodigieuse parenthèse surréaliste qui affirme la liberté narrative du réalisateur. Bergman reprend ensuite le fil du récit, narrant le voyage d’un docteur désabusé qui fait le point sur sa vie, gagné par les souvenirs et retrouvant le parfum des fraises sauvages. Le rôle principal est tenu par le réalisateur Victor Sjöström, son compatriote et maître spirituel, dans ce film qui compte parmi les plus connus de Bergman. La science du cadre, l’usage du noir et blanc, la façon de mettre en valeur les décors et surtout les visages (un des saisissants motifs de sa filmographie), participent à l'une de ses plus éclatantes réussites formelles.

Nicolas Bardot


LE SILENCE
(1963)

Deux femmes et un enfant, de passage dans un pays en guerre, font une halte dans un hôtel de luxe déserté. Troisième volet de sa Trilogie de Chambre après A travers le miroir et Les Communiants, Le Silence ressemble à un petit laboratoire du Persona qu’il réalisera trois ans après, notamment dans sa façon de peindre la confrontation et la tension entre les deux personnages féminins. Un silence craquelé par une rage sexuelle rentrée, de laquelle débordent des séquences ultra-sensuelles (celle du cinéma ou plus généralement la manière qu’a Bergman de filmer Gunnel Lindblom) magnifiées par la photo sublime de son comparse emblématique, Sven Nykvist. Tension sexuelle mais aussi tension née d’un parfum étrange qui règne dans cet hôtel désolé, via le regard d’un gamin qui déambule dans les couloirs comme le garçonnet de Shining vagabondera plus tard sur son tricycle. Film envoûtant, oppressant, Le Silence se révèle également être une leçon de mise en scène, monument visuel parmi tant d’autres.

Nicolas Bardot


PERSONA
(1966)

Persona: le terme désigne le masque que portaient les acteurs dans l’Antiquité, visage d’une incarnation mais aussi porte-voix pour le public. Persona, c’est également le terme qu’emploie Carl Gustav Jung pour caractériser le masque social dans lequel tout individu se coule et se confond. Avec son Persona, Ingmar Bergman joue du trouble de l’identité dans ce fascinant labyrinthe autour de doubles, une comédienne de théâtre (Liv Ullman, qu’il dirige pour la première fois) et son infirmière (Bibi Andersson, une habituée du cinéaste) dont les contours deviennent, peu à peu, troublés. Vampirisme schizo et fusionnel, Persona explore la psyché féminine dans ce qu’elle a de plus intime, avec son transvasement d’images mentales et de personnages où l’une, mutique, se remplit de l’autre, logorrhéique, jusqu’à l’abstraction. Film culte par excellence dans l’œuvre du maître suédois, film d’une beauté plastique incroyable, Persona c’est aussi un film qui semble avoir des décennies d’avance, et dont l’ensorcelant prologue donnera des idées, trente ans plus tard, à David Fincher sur son Fight Club, où la persona est entièrement masculinisée.

Nicolas Bardot


http://www.cineclubdecaen.com/realisat/bergman/bergman.htm

 
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